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Tournage du film "Entre les murs" : des enseignants témoignent

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk

6 juin 2008

Entretien avec deux enseignants du collège Dolto (Paris XX°), Frédéric Faujas et Vincent Caire, à propos du film de Laurent Cantet Entre les murs, tiré du roman de François Bégaudeau et palme d’or à Cannes. Les deux enseignants tiennent un rôle dans le film, le premier joue un enseignant d’histoire-géographie.
Le film parait sur les écrans le 24 septembre.


Le film de Laurent Cantet a été tourné "entre vos murs".Pourquoi le collège a-t-il été choisi ? et comment s’est passé cette longue intrusion du cinéma au collège ?

Laurent Cantet cherchait un collège du même type que celui du roman de Bégaudeau en ZEP, à Paris, et Barbara Letellier, l’une des productrices, habitait en face de Dolto, c’est donc tout naturellement qu’elle a appelé le collège. Le principal-adjoint, Monsieur Simonet, qui joue le principal dans le film a chaleureusement accueilli Laurent et Barbara dès le lendemain. A notre connaissance, ils n’ont pas eu à appeler d’autres collèges, ou s’ils l’ont fait, ils sont vite revenus vers Dolto. Laurent a organisé un atelier d’improvisation tous les mercredis, trois heures par semaine, afin de choisir les élèves qui composeraient la classe, avancer dans l’écriture du scénario à partir de ce qui se passait dans les ateliers ( en particulier en ce qui concerne les dialogues) et il voulait aussi se servir de ces ateliers pour tester différentes méthodes de travail et définir la façon la plus adéquate de procéder pour à la fois conserver la spontanéité des élèves et respecter la trame de chaque scène.
Après avoir choisi les élèves qui composeraient la classe, il a refait quelques séances de travail afin de tester son dispositif de caméras, et c’est à cette occasion, à notre connaissance qu’il a décidé de travailler avec 3 caméras, une en permanence sur François, une sur l’élève moteur de l’action et l’autre, telle un électron libre pour capter les réactions des élèves.
Conscient de la difficulté de filmer une classe, il a abordé le travail sans aucune idée préconçue, faisant évoluer son dispositif en fonction des difficultés successives auxquelles il s’est trouvé confronté. Pour avoir eu la chance de participer aux ateliers, j’ai été impressionné par la façon dont il a adapté son attitude et ses méthodes de travail à tout cet environnement qu’il a appris à connaître.En raison de travaux au collège, le film à été tourné dans un lycée professionnel voisin durant l’été 2007.

On a envie évidemment de vous demander comment les élèves ont vécu le tournage, les effets sur le quotidien, sur les apprentissages, sur le comportement ?

Le tournage s’est très bien passé compte tenu de circonstances assez difficiles : Se retrouver dans une salle de cours 6 heures par jour, 5 jours par semaine, en plein été, sous la chaleur des projecteurs (au sens propre), sachant que la moitié des scènes étaient des scènes d’hiver avec manteau et blouson ! Ils ont été parfois dissipés, ou déconcentrés, mais dans l’ensemble, ils ont fait preuve d’un professionnalisme étonnant, même si ça n’a pas toujours été facile de leur faire écouter les consignes !
Pour ce qui est du retour en classe, il paraît qu’il n’y a pas d’effet visible sur leur attitude en classe (mais nous ne les avons pas comme élèves).

Vous avez sans doute vu le film fini (projection pour le collège avant Cannes ? Pouvez-vous nous en parler, en particulier par rapport à la question que pose l’Observatoire national des ZEP : quelle image cela peut donner des ZEP ? N’est-il pas au passage, effarant de constater la méconnaissance des réalités du quotidien dans les médias lorsqu’on parle de l’école ?

Il y eu une projection d’équipe avant le festival, avec les participants au film.
Sans raconter l’histoire, nous pouvons vous dire que ce film montre les rapports entre un professeur et ses élèves, sans volonté de généralisation aucune. Il pose de très nombreuses questions, mais s’abstient d’y répondre de manière arrêtée et ne défend aucune thèse ni aucune idéologie. Si les évènements du film peuvent paraître parfois accentués pour les besoins du scénario, il montre une réalité qui nous est familière.
Les situations dans lesquelles se trouve le personnage de François sont très proches de situations que chacun d’entre nous a vécues à un moment ou à un autre de son parcours de prof, et les questions qu’il se pose, nous nous les sommes tous posées (mais pas forcément de la même manière que lui), avec la même difficulté à y répondre.
Pour nous, la réalité n’est ni embellie ni noircie, elle est montrée avec un regard qui nous semble juste, et c’était important pour nous avant le début du tournage.

Connaissiez-vous avant le tournage le livre de François Bégaudeau ? Quelle réaction ? Et comment s’est passée la relation avec lui ?

Concernant le livre, les avis étaient partagés, mais tous les adultes participants au film avaient confiance dans le traitement qu’en ferait Laurent. Le livre de François évoquait déjà l’oralité comme un mode d’expression à part entière, mais il est certain que seul le cinéma peut nous le rendre tangible.
La collaboration avec François s’est passée de façon très naturelle. Nous étions une équipe de profs qui avait l’habitude de travailler ensemble et il a su s’intégrer parfaitement au collectif. Rien d’étonnant pour un éminent spécialiste du football tel que lui !

Dans certaines réactions médiatiques, on fait comme si les acteurs du film jouaient leur propre rôle (ce qui n’est le cas que de Bégaudeau). Comment les élèves ont-ils vécu ce décalage subtil(car le rôle doit aussi être proche d’eux) ?

En classe, le prof a l’habitude de jouer au prof, avec ses moments d’autorité, de complicité, etc., mais toujours avec une certaine distance sur ce qu’il est en train de faire, et de même, les élèves passent leur temps à jouer aux élèves, parfois sérieux, parfois turbulents, avec une bonne maîtrise de certaines situations types, tel que la colère ou la bouderie.
Laurent leur a demandé de jouer des situations données, en sachant que ce « n’est pas eux qui disent telle ou telle chose ou se comportent de telle ou telle manière », ainsi, ils pouvaient avoir la liberté d’avoir les réactions qu’ils auraient eu en cours, sans avoir peur d’être jugés, protégés qu’ils étaient par des personnages.
Et de fait, certains, comme Rachel et Franck qui jouent Khoumba et Souleymane, ont joué le rôle d’élèves très différents de ce qu’ils sont dans la réalité, d’autres sont plus proches de ce qu’ils sont à l’écran, comme Esméralda.

Le ministre dit que le film rend hommage aux enseignants et on dit même que le président de la République veut recevoir le cinéaste. Que pensez-vous de ces "hommages" en des temps où par ailleurs, on ne semble pas tellement mettre en avant le type d’enseignant qui apparaît dans le film ?

Le film pose des questions sans idéologie et les politiciens, quel que soit leur bord répondent aux questions, mettent de l’idéologie là où il n’y en a pas et vantent tous les qualités d’un film qu’ils n’ont pas vu. Que dire ? Est-ce de la récupération ? Non, certainement pas, ce n’est pas leur habitude ! Tout se qui se passe autour du film était prévisible...

Et vous en général, que pensez-vous des réactions au film (de gens qui ne l’ont pas vu d’ailleurs pour la plupart et qui se basent sur la bande annonce- ce qui est étonnant quand on sait l’effet trompeur de beaucoup de bandes annonces-,et en particulier celles émanant d’un courant pour qui l’école est actuellement une "fabrique de crétins" où on affirme que le film, dénigré d’avance, montre une réalité désastreuse, et prônent une "tolérance zéro" (les élèves ne devraient pas répondre ainsi, manquer de respect, contester l’imparfait du subjonctif, etc.)

Le film montre une réalité qui est très complexe et qui ne peut pas se résumer en quelques phrases simplistes. François disait à propos de son bouquin que certaines personnes sont venues le voir pour lui dire « Bravo, tu montres bien à quel point ils sont nuls ces petits cons » et d’autres qui lui ont dit « Bravo, tu montres à quel point ces jeunes sont plein de créativité ». Il risque d’en être de même pour le film dans lequel les uns et les autres verront la confirmation de leurs analyses souvent très réductrices de la situation. Malgré cela, le film est trop subtil pour que ça marche. Le film est trop intelligent pour qu’on puisse en tirer des conclusions hâtives. Si on est honnête, il est très difficile de sortir de ce film sans reconnaître que les problèmes sont beaucoup trop complexes pour qu’il existe une solution évidente.

Quelque chose nous a toujours beaucoup intéressé. J’ai participé à un film de Hervé Hamon ("Tant qu’il y aura des élèves", version 2005) et on se posait la question "comment filmer la pédagogie ? " Comment être fidèle ? Si on filme des moments forts d’apprentissage, ça peut apparaitre comme ennuyeux, d’où le fait qu’au cinéma, on a soit du magistral pur avec un prof qui fait un numéro soit des scènes d’indiscipline. La fiction peut-être permet de filmer des choses plus subtiles et plus riches. Le film pour vous est-il un documentaire ?

Le film n’est pas un documentaire, c’est plutôt comme le dit Laurent et comme nous l’expliquons plus haut, une fiction documentée. Largement documentée. C’est grâce à son implication au sein du collège, au temps qu’il a consacré à faire connaissance avec tout cet univers et à l’implication de François Bégaudeau dans la construction du film (à la fois dans l’écriture du scénario et dans la direction des improvisations) que le film est si fidèle à la réalité. Tout le talent de Cantet, c’est justement de mêler habilement la description du quotidien le plus banal avec une trame dramatique qui captive l’attention du spectateur. Dans son film, pédagogie et moments forts sont indissociables ; il parvient à raconter une histoire en parlant du quotidien. C’est la qualité la plus remarquable de son film.


- Lire la présentation de l’ouvrage de François Bégaudeau
- Lire notre édito suite à la Palme d’or
- Voir la bande annonce du film


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