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Revue de presse du mardi 25 février

Jean Zay - Les réactionnaires antipédagogues - Des pistes pour refonder - De quoi se réjouir


L’esprit de Jean Zay va traverser cette revue de presse qui passera allègrement des coups de gueule aux clins d’oeil.


Jean Zay, de la refondation au Panthéon

François Hollande a donc fait connaître ses choix pour de nouvelles entrées au Panthéon. Parmi les quatre noms retenus, celui de Jean Zay.
On peut lire dans Sud Ouest, l’interview de l’avocat Gérard Boulanger qui avait signé en juin dernier une tribune dans Le Monde réclamant cette panthéonisation. Il rappelle que « la France lui doit entre autres la paternité de la scolarité jusqu’à 14 ans, du collège unique, du sport à l’école, de la médecine préventive, du CNRS, de l’Onisep, du CNTE, du Crous et de l’ENA, pour que « les enfants du peuple puissent devenir ambassadeurs. »
En effet, l’oeuvre de Jean Zay comme ministre de l’Education Nationale (et non de l’Instruction Publique (n’en déplaise à certains qui véhiculent une légende urbaine associant ce changement de vocable à Vichy) est importante.
L’historien radical Marcel Ruby, biographe de Jean Zay, écrivait à ce sujet « C’est ainsi qu’après Jules Ferry, on peut considérer Jean Zay comme le refondateur de l’école de la République. Il poursuit deux objectifs complémentaires face à la montée, en effectifs, des jeunes à scolariser. Il veut d’abord ouvrir davantage l’école, tant par l’extension des bourses et leur augmentation que par ce que nous appellerions aujourd’hui la rénovation pédagogique. Il veut ensuite dépasser l’étape des pères fondateurs et de « l’élitisme républicain » pour aller, par le rapprochement des différentes filières, vers l’école unique, la démocratisation. Sans appui réel au Parlement, même dans son propre parti, et faute de pouvoir faire voter une réforme globale, il doit procéder par textes réglementaires et expériences locales. Ce faisant, on peut affirmer qu’il établit ainsi les bases de l’école de l’après-guerre et de l’essentiel des réformes pendant trente ans. »
Dans l’Express.fr, Claude Lelièvre revient bien évidemment sur ce parcours, à travers les innovations que l’on doit à ce réformateur :«  le prolongement de la scolarité obligatoire de 13 ans à 14 ans révolus par la création d’une classe supplémentaire, celle de "fin d’études". » L’article montre comment cette classe a été valorisée par Jean Zay et rappelle à travers cet exemple que les « représentations de la ’’démocratisation’’ (dans et par l’école) ont une histoire évolutive (et que la vision toute simple d’un rôle d’’’ascenseur social’’ consubstantiel à l’"école républicaine" est pour le moins contestable) ». Enfin, à juste titre, Claude Lelièvre revient sur les instructions de 1938 qui inscrivent bien l’action de Jean Zay « dans la mouvance pédagogique de l’"Education nouvelle" ».
Même Le Point, reprenant une dépêche de l’AFP, précise que « ce jeune visionnaire inspirera nombre de réformistes », en citant le ministre du Front Populaire : « J’ai tenté de répondre au désir qui veut que les enfants apprennent peut-être moins, mais à coup sûr mieux. ». Cette citation n’est sans doute pas partagée sur d’autres pages du Point.fr comme le montrera la suite de la revue de presse.

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« J’ai tenté de répondre au désir qui veut que les enfants apprennent peut-être moins, mais à coup sûr mieux. » (Jean Zay, ministre de l’Education Nationale du Front Populaire)

A quoi jouent les réactionnaires antipédagogues ?

C’est en substance la question que se pose Jean-Michel Zakhartchouk sur son blog hébergé par Educpros dans un billet intitulé "Mais de quoi parlent-ils au juste ?". Ce dernier a écouté samedi dernier Répliques, l’émission de Finkielkraut sur France Culture et il résume ainsi son ressenti « tout cela est consternant, révoltant. Quand on a passé des dizaines d’années à chercher et parfois trouver des moyens d’être un « passeur culturel », en considérant qu’on ne pouvait rien transmettre sans s’en donner les moyens, sans prendre en compte les élèves tels qu’ils sont et non tels que certains voudraient qu’ils soient, on est choqué de ce mépris pour ces efforts, avec une absence totale d’étayage et ce pessimisme aristocratique qui est un des grands facteurs bloquants de toute avancée sur l’école dans notre pays ; pas que sur l’école d’ailleurs. » et surtout « Ce qui me choque le plus, ce sont ces idées reçues, cette désinformation incroyable sur l’école, que Antoine Prost avait bien du mérite à essayer de démonter calmement ».
Le Point nous en offre aujourd’hui un nouvel exemple avec la page tenue par Jean-Paul Brighelli. Ce dernier estimant n’avoir « guère de légitimité pour parler des programmes de mathématiques et plus généralement de sciences à l’école » a invité Jean-Pierre Demailly. [On aimerait au passage que Brighelli ait le même réflexe pour l’histoire-géographie, ce qui lui éviterait d’écrire des énormités au sujet de ces disciplines. [NDLR]. Après les maintenant habituels spots publicitaires pour les ouvrages du GRIP, c’est donc son président qui nous "informe" sur l’enseignement des mathématiques.
Le ton est donné dès les premiers mots : « Les réformes successives du système éducatif français depuis la fin des années 1960 ont progressivement vidé les programmes scolaires de leur contenu ». Pour mémoire, rappelons que les programmes de 3ème en histoire-géo ont dû être allégés dans l’urgence en septembre tant ils étaient chargés et ambitieux.
« Ce qui me choque le plus, ce sont ces idées reçues, cette désinformation incroyable sur l’école ».
Plus loin, le même écrit : « les objectifs actuels de la maternelle tendent à nier tous ces apprentissages explicites (dessin, graphie, maîtrise du langage oral, » Il suffit pourtant de consulter le programme officiel de l’école maternelle pour se rendre compte qu’une fois de plus on a droit ici à une contre-vérité. Fallait-il en passer par là pour regretter que le travail des petits nombres ne soit pas prévu dans ce programme de maternelle ? Quel intérêt à entretenir cette suspicion permanente sur l’école à coup de mensonges ?
« Ce qui me choque le plus, ce sont ces idées reçues, cette désinformation incroyable sur l’école ».
On a droit bien évidemment à un couplet contre le collège unique et à un regret pour la prétendue disparition de l’élitisme (le couplet sur la glorieuse terminale C aujourd’hui disparue nous a amené une larme à l’oeil).
Jean Zay, reviens, ils sont devenus fous !

Ces derniers temps, les écrits de nos pamphlétaires réactionnaires républicains auto-proclamés ont tous contenu un passage faisant allusion au débat sur l’enseignement de la théorie du genre, le plus souvent en se justifiant derrière l’opposition instruction/éducation. Ce dernier article ne fait pas exception en regrettant que « la question cruciale du sexe des anges semble être redevenue un des principaux sujets de préoccupation ces dernières semaines... » Non seulement, les élitistes anti-pédagogues n’ont pas dénoncé le soutien de leurs amis de l’association "Lire-écrire" à la journée de retrait de l’école, mais ils n’ont cessé d’entretenir le flou sur ces questions.
De quoi conforter l’UMP dans sa demande de création d’une mission parlementaire "genre et éducation"que nous présente Libération.


Des pistes pour refonder ?

Fort heureusement, certain(e)s n’ont pas abdiqué et espèrent encore donner à notre école un nouvel élan de démocratisation, une nouvelle refondation. C’est le cas de notre amie Ostiane Mathon qui a été interrogée en compagnie de Pierre Frackowiak et de Maryline Baumard par le mensuel gratuit Côté Famille sur les suites à donner à PISA.
Elle publie son intervention sur son blog bleu primaire sous un titre évocateur : refonder les pratiques plus que les programmes. S’appuyant sur les exemples étrangers, son "programme" tient en quatre points : « Plus de coopération et d’intelligence collective / Plus d’implication et de construction / Plus de bienveillance et de feed-back positifs, vis à vis du travail / Une liberté pédagogique accrue quant aux choix des programmes / Des professeurs solidement formés, recrutés par les établissements et engagés dans un processus de développement professionnel tout au long de leur vie »
Voilà qui semble répondre au souhait de Pierre Frackowiak dans le même article quand il affirme que « La tendance naturelle est à la réparation, alors qu’il faut faire du neuf » ou à celui de Maryline Baumard qui « constate qu’en France, on pense toujours que l’on est unique et que l’on ne peut rien copier sur les autres. »
On peut entre autres s’inspirer (ou pas) d’idées venues du Québec, notamment celles proposées par Marc Turgeon, vice-recteur à la Vie universitaire au Québec dans son récent essai Le déclin de la culture scolaire. On peut en lire une recension sur Actualités UQAM, le site de l’université du Québec à Montréal. On y trouve à coups sûrs matière à réfléchir et à débattre :« Instruire, socialiser et qualifier ne devraient pas être la mission de l’école mais une de ses missions, affirme Marc Turgeon. « Parallèlement à ces activités spécifiques, dit-il, l’école publique devrait viser la réalisation du droit de chacun de développer librement son intelligence et ses aptitudes. Ainsi, l’obsession quotidienne de l’enseignant ne serait pas de faire progresser les élèves ni de passer sa matière, mais de soutenir les volontés et de protéger les intelligences. Il est là le défi culturel de l’école, non dans les contenus d’enseignement, mais dans l’expérience de vie commune qu’elle propose. » Il reproche à l’école québécoise (mais l’école française ne semble guère différente sur ce point) d’être trop centrée sur la notion de réussite. « L’obsession de la réussite repose sur une approche méritocratique de l’éducation, soutient-il. Il faut, bien sûr, reconnaître le succès et éviter de rabaisser les plus forts au niveau des plus faibles. Mais l’école devrait aussi permettre à chacun d’aller le plus loin possible sans être pénalisé parce qu’il ne va pas aussi loin et aussi vite que les meilleurs et sans empêcher ces derniers de progresser. L’école, c’est comme une piscine. Celle-ci peut servir à la tenue de compétitions, tout en permettant aux apprentis nageurs qui ne maîtrisent pas la technique de profiter de ses joies. »
Difficile ne pas être en accord avec un dernier constat : « Quand on privilégie l’approche méritocratique, on fabrique l’échec. Tout le monde ne réussit pas de la même manière et au même niveau. » Combien d’adolescents décrochent ou sortent de l’école avec un sentiment d’amertume et d’incompétence ?, demande Marc Turgeon. « Si l’école est le creuset de la démocratie, comme on le prétend, elle devrait permettre aux élèves en difficulté de vivre une expérience significative sur les plans humain et social. Ces élèves doivent sentir qu’ils ont une place à l’école, indépendamment de leurs résultats. Cela n’empêche pas, par ailleurs, de développer toutes les stratégies possibles pour favoriser la réussite scolaire. »

Les pistes pour une refondation visant démocratisation toujours plus réussie sont donc diverses et variées.
Comme Jean Zay en son temps, il faudrait du courage et de l’habileté politique pour contourner les obstacles des oppositions et conservatismes divers. C’est à ce prix qu’on peut gagner les épithètes de réformateur et refondateur.


De quoi se réjouir

Le 12 mars prochain sortira le documentaire de Julie Bertuccelli La Cour de Babel. Pendant un an elle a filmé le quotidien d’une classe d’accueil (CLA) et de ses élèves venus Libye, de Chine, d’Ukraine, du Chili, de Serbie, de Mauritanie, d’Irlande ou de Guinée. Patrice Bride nous présente le film sur le site du CRAP. Pour lui, « s’intéresser à des dispositifs hors de la machinerie ordinaire comme les classes d’accueil, c’est explorer les fondements mêmes de notre école : ce qui fait qu’on est élève, ce qui fait qu’on est enseignant, ce que l’on fait ensemble dans une classe. » On retrouve dans ses propos ceux qui ont pu être exprimés dans la rubrique précédente par Marc Turgeon : « le film montre bien à quel point c’est au travers d’échanges entre pairs, au travers toutes les situations de communication quotidienne que les élèves progressent dans leur maitrise de la langue, et le font de façon impressionnante, autant qu’en se coltinant des exercices systématiques ; il montre bien également que son rôle est de les accueillir, au sens le plus fort du mot, de leur permettre de vivre côte à côte dans ce pays qui les reçoit, d’avancer dans leur parcours de vie cabossé, sans remplacer pour autant la famille, les services sociaux ou les animateurs culturels, mais en étant un peu tout cela aussi, tout de même. » La conclusion de Patrice Bride, et donc de ce documentaire, a de quoi nous rendre optimistes, fiers et joyeux de faire ce métier « On en retient qu’il peut se produire dans les murs de notre école des miracles éducatifs : des enfants si divers, qui apprennent en quelques mois à cheminer ensemble dans un monde nouveau. »
Même sentiment en visionnant cette brève vidéo qui tourne depuis quelques jours sur internet et qui nous vient elle aussi de la province francophone.

D’un côté les grincheux mythifiant le passé, travestissant le présent, refusant le futur, de l’autre les joyeux, qui s’appuient sur le passé, qui sont dans le présent et qui tentent de construire l’avenir.

Pour construire une autre forme d’avenir, deux membres de l’équipe de la revue de presse ont insisté pour que je recense un nouveau site d’aides aux profs. Moi qui pense qu’une des raisons des blocages qui marquent notre corporation tient au fait qu’elle soit trop repliée sur elle-même, pas assez ouverte sur le reste de la société, je ne suis pas certain que ce site soit une bonne initiative ...

Malgré les vacances (pour certains), demain vous retrouverez une nouvelle revue de presse proposée par Guillaume Caron qui vous reparlera de mathématiques.

Laurent Fillion