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N° 547 - Des alternatives à l’école ?

Pratiques de pleine attention et effets de la méditation

Florent Pasquier, Raymond Barbry

Notre capacité d’apprentissage serait étroitement liée à notre capacité à être attentif. Quels effets peut-on attendre d’une formation à la pleine attention méditation pour les élèves, mais aussi les enseignants et le personnel des établissements ?

Quels sont les effets à attendre d’un développement des capacités de concentration et d’attention ? Des pratiques à la fois anciennes et contemporaines peuvent venir en complément ou en alternance avec du déjà-connu et pratiqué. Elles le prolongent dans des versants tant introspectifs qu’actifs, tout en gardant le lien avec le groupe classe. Leur mise en place dans les établissements par la formation en montrera les effets observés, tant auprès des adultes que des apprenants.

Une lame de fond

Aujourd’hui, des enseignants, des chefs d’établissement et leurs adjoints, des conseillers principaux d’éducation (CPE), des infirmières, des assistantes sociales s’engagent, relaient, s’associent comme autant de « tisserands [1] » pour se former et proposer des temps de pleine attention qui participent à créer du mieux-être et à favoriser les apprentissages scolaires. À tous les niveaux, des « maitres clandestins » œuvrent à travailler et réfléchir avec les apprenants sur des thématiques transversales et non notionnelles, dans le but de grandir en connaissance de soi et en humanité.

S’agirait-il de donner un sens nouveau et éducatif à la spiritualité ? Et donc de la (re)définir en rapport avec ce qui existe déjà sous des formes pouvant être apparentées comme la méditation, la relaxation, l’attention ou encore la réflexivité liée à la pratique philosophique ? Car certaines de ces pratiques répondent à une axiologie qui inclut et dépasse le cadre des valeurs républicaines (tolérance, liberté de conscience), lesquelles s’en tiennent, comme il se doit, à la loi de 1905.

Mais n’oublions pas que la notion de spiritualité, liée historiquement à la religion (en Occident), n’existait pas sous la forme affranchie qu’elle connait à notre époque, et elle se retrouve désormais, par amalgame, située hors de l’exercice éducatif, devenant ainsi un impensé de l’éducation. Certes, des approches en pédagogie humaniste en rendent compte jusqu’à un certain point, mais ce dernier peut se trouver parfois franchi, comme avec le ressenti de pratiquants d’un « quelque chose qui les dépasse », notamment dans les pratiques de relaxation ou de méditation. Ces exercices se font généralement un devoir de respecter un cadre laïc décorrélé des dogmes religieux. Ce qui a amené la création de l’oxymore d’une « spiritualité laïque » de référence, désormais connue du grand public par les écrits de Matthieu Ricard, André Comte-Sponville, Luc Ferry, Arnaud Desjardins et d’autres, et étudiée en sciences de l’éducation, notamment via les travaux de René Barbier, de Philippe Filliot ou encore de Vincent Peillon.

Les quelques exemples dont nous rendons compte couvrent tout le champ de la formation initiale, dans des établissements publics où nous intervenons : une école, trois collèges, une université.

Gestion des émotions et méditation

L’école primaire La Providence de Pas-en-Artois (Pas-de-Calais), établissement rural de trois classes, s’est engagé depuis deux ans dans un projet d’école qui a pour axe prioritaire le développement de l’attention-concentration et celui du bienêtre de tous. Pour ce faire, l’équipe pédagogique a engagé trois types d’action qui ont le mérite de prendre appui sur les compétences déjà acquises de deux des enseignantes (formation à la pleine attention-méditation de pleine conscience, au yoga) et d’engager les parents dans cette dynamique.

  • Une action à destination de l’équipe pédagogique Une formation de type accompagnement est mise en place sur deux ans, sous la forme de six rencontres de deux heures par année. Le contenu de cette formation vise à renforcer, dans le cadre scolaire, les compétences collectives liées à l’exploitation quotidienne de temps de pleine attention (méditation) adapté aux caractéristiques des enfants.
  • Une action à destination des parents  Cinq fois dans l’année, une rencontre est organisée avec les parents volontaires pour leur présenter et leur faire pratiquer les exercices de pleine attention proposés aux enfants dans le cadre de l’école. Les parents ont ainsi une connaissance directe de ces pratiques.
  • Une adaptation de l’emploi du temps et des activités de la classe L’emploi du temps de chaque classe a été revu. Un temps calme d’une durée de vingt à trente minutes est programmé à la reprise de l’après-midi. Des temps courts de pleine attention, de trente secondes à quelques minutes, sont posés trois à cinq fois par jour. Un atelier philo est proposé chaque semaine. Une séance de yoga hebdomadaire est proposée aux enfants dans le cadre de l’aide personnalisée complémentaire (APC) par deux des enseignantes. Un atelier de douze séances de sophrologie orienté sur la régulation des émotions est proposé spécifiquement aux élèves de CM2.

Un reportage qui présente ce travail a été réalisé, En méditation, le lotus à l’école [2].

Formation aux pratiques de pleine attention

Les collèges publics d’Hellemmes, d’Escaudain et de Gondecourt (Hauts-de-France) ont proposé aux personnes volontaires de participer à une formation à la pratique de la pleine attention, pour soi et pour l’utiliser avec les élèves. C’est à l’initiative des infirmières et des CPE que ces actions de formation ont pu se concrétiser. Les participants relèvent de plusieurs statuts : membres des directions, CPE, enseignants, personnel administratif et de maintenance. Le dispositif de formation consiste en huit rencontres de deux heures échelonnées sur une période de cinq mois. Lors de ces rencontres, différents points sont abordés : les effets des situations travaillées lors de la séance précédente, l’exploitation des situations dans le cadre professionnel (classe, entretien individuel, atelier, réunion), de nouvelles situations proposées visant à apprendre à réguler les émotions, le stress, les pensées, la centration dans l’instant présent, et à utiliser la visualisation mentale en contexte pédagogique.

Après coup, les participants adultes relatent unanimement, pour eux-mêmes, une meilleure régulation des états de stress professionnel, une capacité accrue à réguler les moments de tension et de conflit, à être plus dans le présent de la situation. Les effets observés dans les classes où les enseignants ont proposé ces temps de pleine attention sont tous positifs : amélioration des capacités attentionnelles, diminution des situations de conflit et temps de calme retrouvés. Les élèves font la demande de maintenir ces temps de calme régulièrement.

Une approche transversale

À l’ESPE (école supérieure du professorat et de l’éducation) de l’académie de Paris, nous avons proposé des thématiques d’études et de travail transversales issues de la culture humaniste (par l’entrée de l’existentialisme), du vivre ensemble (via le bienêtre), du respect d’autrui (par la solidarité), de l’environnement (à commencer par l’écologie intérieure), du respect de la vie (comme la reconnaissance de la sensibilité animale). Elles ont servi de toile de fond à des cours de nouvelles technologies éducatives et à des enseignements en tronc commun de formation (pédagogies alternatives, essence et sens du métier d’enseignant, évaluation et notation).

À toutes ces occasions, des pratiques concrètes ont été proposées et expérimentées par les étudiants et étudiants stagiaires : respiration lente et relaxation corporelle pour le calme intérieur, bâton de parole pour la circulation des idées et le respect des locuteurs, musiques et belles images pour l’apaisement, gong pour la captation de l’attention, techniques d’écoute active pour la concentration.

Nous avons également dispensé, dans le cadre de « projets pour la classe », un enseignement comprenant des concepts issus de la psychologie, de la culture de paix et de la transdisciplinarité : niveaux de conscience, tiers inclus-exclu-caché, approche ternaire. Là aussi, des outils concrets ont été utilisés avec les étudiants en vue de les réinvestir en enseignement, suite à leurs bienfaits ressentis : relaxation ou méditation guidée, partage bienveillant, réalisations de mandalas, introspection et métaréflexion.

Ces « pratiques à orientation spirituelle laïque » touchent désormais de nombreux établissements, y compris publics, et à tous les niveaux. D’où l’importance de leur accorder la part d’attention qu’elles méritent. Elles tendent à faire vivre un établissement philosophiquement « autrement », sans devenir pour autant très différent de ce qu’il était jusqu’alors : peu de choses changent en apparence, mais tout change en vue d’un meilleur fonctionnement. Cela permet d’agir dans le cadre présent quel qu’il soit, sans avoir besoin d’en sortir, et de viser à bénéficier directement des bienfaits de ces approches, dans le respect des textes encadrant l’exercice professionnel. Les initiatives au quotidien, tant individuelles que collectives, se multiplient et se généralisent, avec le soutien des tutelles, pour développer un mieux-être et un mieux-vivre au service des enseignements. Le changement est en place, c’est sa généralisation qui devient notre prochain défi.

Florent Pasquier
Maitre de conférences à Sorbonne Université

Raymond Barbry
Formateur consultant indépendant

Bibliographie :

Abdennour Bidar, Les Tisserands, éditions Les liens qui libèrent, 2016.

Germain Buffeteau, José Dhers, Bruno Mattéi, Florent Pasquier (coord.), Antoine Valabrègue, Réinvestir l’humain. Ateliers de transformation : individus, collectifs, sociétés, éditions Chronique sociale, 2017.

https://agepsraymondbarbry.wordpress.com/

http://bit.ly/fpasquier


[1Abdennour Bidar, Les Tisserands, éditions Les liens qui libèrent, 2016.

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