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N°401 : Débattre en classe, coordonné par Hélène Eveleigh et Michel Tozzi

Pourquoi « débattre en classe » ?

Editorial


Après un dossier sur l’esprit critique (n° 386), qui avait ouvert « le débat sur le débat » avec l’article de F. Guillaumie et les réponses de G. Auguet et F. Galichet, puis l’article de J.P.H. Tétard, « Taisez-vous Elkabach ! » (n° 388-389) et enfin notre dernier numéro sur l’oral qui a montré l’importance de la prise de parole, nous avons décidé de revenir sur le débat à l’école essentiellement pour trois raisons.

Un fondement de la démocratie

Historiquement, la pratique du débat est liée, sur l’agora grecque, à l’émergence de la démocratie. Plus tard, la philosophie des Lumières établira un lien étroit entre la naissance de l’État démocratique moderne et l’existence d’un espace public assurant droit d’expression et confrontation des opinions. Dans le contexte individualiste actuel, où explosent les incivilités et où des consensus sont toujours à renégocier, l’école républicaine se doit de faire du débat une base de l’éducation à la citoyenneté. Car les institutions de « démocratie représentative » comme les délégués élèves, les conseils de la vie lycéenne, d’établissement, etc., ne prendront sens et vie que par des débats effectifs.
« Savoir débattre » est une compétence clef de l’éducation civique, une façon pour les élèves de faire l’expérience, en classe et dans l’établissement, d’une parole publique et responsable. Débattre suppose une éthique de la communication sans laquelle on bascule dans la violence physique ou l’injure verbale : débattre est civilisateur.
C’est pourquoi certaines pédagogies placent le débat au centre du fonctionnement de la classe et de l’établissement : institution d’un conseil régulateur et décideur dans la pédagogie institutionnelle, rôle donné à « l’heure de vie de classe » dans le second degré, assemblées générales dans les établissements expérimentaux. Tout l’art est ici, à travers l’institutionnalisation du débat, de construire une « démocratie scolaire » qui n’est pas encore celle de la Cité mais qui n’est plus celle de « la cité » (le quartier) : on se situe dans une relation éducative où il y a nécessairement asymétrie des âges, des statuts, des compétences et des droits.

Un objectif d’apprentissage

L’Éducation civique juridique et sociale (ECJS), à juste titre selon nous, a mis au centre de cet enseignement (qui n’est pas une discipline), la « méthodologie du débat argumenté ». Souvent les enseignants refusent les débats en classe au motif que les élèves « ne savent pas discuter ». Et si c’était leur rôle de précisément le leur apprendre ? Et le plus tôt possible, dès l’école primaire ! Car le débat n’est pas seulement une relation de pouvoir partagé, mais une forme élaborée du rapport au savoir.
Ce n’est pas un hasard s’il y a co-naissance en Grèce de la démocratie et de deux formes occidentales de la rationalité, la science et la philosophie : ce n’est plus désormais l’autorité seule qui fonde une preuve, l’argument fait aussi autorité. Le rapport au savoir en est transformé. Ainsi la philosophie n’a d’actualité que parce que le dialogue réflexif avec soi s’enrichit du débat entre philosophes. Et la science produit des connaissances (relatives) grâce au débat ininterrompu au sein de la communauté internationale des experts.
C’est pourquoi les didacticiens des « savoirs savants » insistent aujourd’hui sur la nécessité d’instaurer des « débats scientifiques » en classe afin de développer une culture de recherche plus que des résultats. De même, l’apprentissage de la discussion aidera à construire un discours philosophique avant de philosopher en terminale et l’on expérimente maintenant à l’école primaire des discussions philosophiques, puisque les enfants posent dès la maternelle les questions existentielles. Par ailleurs, dans une école largement dominée par le primat de l’écrit, l’oral s’affirme désormais dans les programmes, en français particulièrement, et notamment à travers la notion de débat argumenté, (l’argumentation, introduite dès la sixième, occupant une place essentielle dans ces programmes à partir de la classe de troisième).
Mais il faut s’entendre ici sur les objectifs poursuivis. Dans l’enseignement général, il ne s’agit pas de préparer de bons vendeurs, publicitaires ou propagandistes (nos nouveaux sophistes) ni de se soumettre sans critique aux usages sociaux, notamment médiatisés, du débat, qu’il faut apprendre à analyser. Pas question non plus de tomber dans les chamailleries du « café du commerce » ou le surf internautique du « chat » superficiel.
Il faut au contraire considérer le débat comme un « travail langagier et conceptuel » qui vise un rapport non dogmatique au savoir et à la vérité. La classe devient alors « communauté de recherche » et le débat peut ainsi contribuer à la structuration identitaire de l’élève comme sujet. Encore faut-il qu’il y ait effort réel de problématisation, donc recherche d’arguments à propos d’une question qui « fera problème » s’il y a des enjeux pour les participants.

Une méthode d’enseignement

Objectif d’apprentissage, le débat doit aussi être à l’école outil et support d’enseignement. La psychologie sociale et les didacticiens de discipline ont montré l’importance, dans le processus d’apprentissage, de la confrontation des idées entre pairs qui favorise l’évolution des représentations. L’interaction sociale verbale, le « conflit socio-cognitif », la coopération interactive, facilitent un rapport constructif au savoir. D’où l’intérêt, dans toutes les disciplines, de « moments » de débats, en groupes ou classe plénière. Certains parlent de « démocratie au cœur de l’acte d’apprendre ». Il ne s’agit pas de voter sur le théorème de Pythagore ou la date de la bataille de Marignan, mais de « socialiser », par la mise en commun confrontée, les idées et les hypothèses émises sur un problème posé, dans un cadre de communication et de validation garanti par le maître.
Dans les cours de langues étrangères, le débat peut rendre les échanges plus riches en les « dramatisant » ou permettre de questionner les représentations sur les civilisations. En éducation physique, il fera apparaître combien le verbal et le corporel interfèrent sans cesse dans l’apprentissage.
Encore faut-il, en tant qu’enseignant, apprendre à organiser des débats si l’on ne veut pas que ceux-ci se réduisent à des conversations convenues ou des flots de préjugés déversés dans une plus ou moins joyeuse pagaille. Cela requiert des compétences spécifiques de gestion de groupe (on peut mettre en place différentes fonctions formatives et régulatrices) et des exigences cognitives sur le contenu.
Ces trois enjeux du débat seront donc le fil rouge de notre dossier auquel manque peut-être une dimension polémique ? (« J’interdis le débat dans ma classe, pas de temps à perdre... »)

Hélène Eveleigh, Professeur de français dans l’académie de Créteil,
Michel Tozzi, Université Montpellier 3