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L’actualité éducative du N°470 de février 2009

Pour une évaluation bien tempérée

Entretien avec Jean-Luc Villeneuve

L’Iréa, institut de recherche créé par la CFDT, vient d’organiser un colloque intitulé « Évaluer l’évaluation ». Pourquoi ce thème, et sur quels points faut-il en ce moment faire avancer la réflexion ?

J.-L. V. : Le thème de ce colloque s’est imposé de lui-même tant l’évaluation sous toutes ses facettes est plus que jamais une question d’actualité avec des enjeux importants. Et d’une acuité particulière dans l’enseignement supérieur et la recherche ces derniers mois avec la mise en place des Agences. Le lien entre l’efficacité de telle ou telle politique publique et les moyens budgétaires engagés est dans tous les discours gouvernementaux, mettant au cœur des problématiques la question de l’évaluation de ces politiques publiques. L’évaluation porte en elle une source d’interrogations, de critiques, d’inquiétudes fondées ou non. Quelle légitimité pour les évaluations internationales ? Comment évaluer les politiques éducatives ? La France s’y est-elle mise tardivement ? Quelles sont les finalités de l’évaluation ? Les politiques ne sont-ils pas enclins à détourner l’outil évaluation pour la mise en place de leurs objectifs ? Bref, c’est autour de ces questions, et d’autres, que pendant deux jours et autour de six tables rondes une vingtaine d’universitaires ou de personnalités qualifiées ont débattu.

C. P. : Que peut-on retenir comme points forts de ce colloque ?

J.-L. V. : Deux jours de débats vivants, passionnants et passionnés parfois, avec une participation active de l’assistance... Je vais donc choisir quelques points, en mettant l’accent sur la remise en cause d’idées reçues, sachant que ce n’est qu’un aspect du colloque.
La France ne s’est pas mise aussi à l’évaluation internationale aussi tardivement qu’on le dit. Norberto Bottani a rappelé que c’est en 1988 que l’OCDE lance le projet de développement d’un ensemble d’indicateurs internationaux de l’enseignement et la France joue alors un rôle moteur. Mais ce rôle s’estompera et la France aura du mal à faire valoir ses compétences et ses traditions scientifiques.
- Pisa engendre, comme l’a montré Nathalie Mons, des problématiques transversales qu’on retrouve d’un pays à l’autre : développement d’une évaluation standardisée, valorisation pseudo-consensuelle de l’autonomie scolaire, constat d’une absence de liaison entre ressources et résultats, ce qui est toujours intéressant pour diminuer les budgets, mais aussi mise en avant de l’école unique comme modèle efficace et égalitaire. Pisa a ses mérites comme ses limites. La médiatisation croissante engendre bien des effets pervers et on aboutit à un palmarès plus qu’à des préconisations fondées sur une vraie recherche scientifique. Et le fossé s’accroît justement entre les enseignements scientifiques de ces enquêtes et les politiques qui s’en revendiquent.
- À propos de la table ronde concernant le savoir des étudiants, mentionnons l’étonnante recherche sur HEC effectuée par Yves-Marie Abraham. À partir d’une enquête de plusieurs années, il montre que toute la pédagogie de cet établissement réputé consiste à « déscolariser » les très bons élèves pour les former au mieux à « jouer au manager » : quitter le « souci scolaire » pour le « sérieux managérial ». Découvrir, au cours de l’enquête, que bien peu ont une attitude sérieuse à l’égard du cursus HEC, que l’absentéisme y est important, que les diplômes sont décernés à la quasi-totalité des lauréats du concours d’entrée, que le redoublement est inexistant, qu’il n’y a pas de classement de sortie... autant d’étonnements. En fait, et c’est la conclusion édifiante de Yves-Marie Abraham, les élèves de HEC, qui n’ont connu dans toute leur scolarité que de bons résultats, deviendront de bons managers lorsqu’ils auront cessé d’être de bons élèves !

C. P. : L’évaluation ne concerne sans doute pas que l’école ?

J.-L. V. : L’évaluation a également été évoquée concernant des services publics, et Yvonne Coinçon a montré les effets pervers de certaines démarches dans le domaine de la médecine ou de la psychiatrie. Elle a vivement dénoncé une évaluation qui au lieu de viser plus d’efficacité visait de fait plus d’économies, et on imagine facilement les conséquences d’une normalisation qui évacue le sujet dans le domaine de la santé !
Mentionnons encore un aspect original de ce colloque. Pendant ces deux jours, Antoine Prost a été un « grand relecteur » et à la fin de chacune des journées, il a effectué, pour reprendre son expression, un « exercice périlleux » en développant une vision d’ensemble des différentes tables rondes. André Thorel, instituteur d’une école Freinet ayant fait l’objet d’une évaluation par une équipe de recherche, a été un autre témoin.
Et, au final, si tous les intervenants se sont accordés sur la nécessité de l’évaluation, son utilisation reste problématique. L’évaluation sert-elle à contrôler ou à améliorer ? On voit de plus en plus le glissement d’une classification vers un classement (universités, écoles). L’évaluation doit avant tout rester un outil. Comme a pu le dire Jean-Claude Emin, et pour reprendre le titre du colloque « Évaluer l’évaluation », si on ne refuse pas l’évaluation, on doit la maîtriser, en maîtriser les usages.

C. P. : Y aura-t-il des suites ?

J.-L. V. : L’Iréa devrait publier les Actes du colloque au printemps. (possibilité de les commander sur le site). Ils permettront de rendre accessible la richesse des débats, et je pense aux propos de Claude Thélot, au témoignage de Michèle Amiel... Un DVD va être réalisé par le Deust multimédias audiovisuel du pôle des « Métiers du livre » de l’université de Paris 10. Les suites, ce seront aussi toutes les recherches à poursuivre dont les débats ont bien fait apparaître la nécessité !

Jean-Luc Villeneuve, président de l’Iréa et ancien secrétaire général du Sgen-Cfdt.

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Les intervenants cités : Norberto Bottani, analyste des politiques de l’éducation, Nathalie Mons, maître de conférence en science de l’éducation à Grenoble, Yves-Marie Abraham, professeur adjoint à HEC de Montréal et Yvonne Coinçon, présidente de l’Association des pédopsychiatres de secteur.