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Billet du mois (N°461 - mars 2008)

Pour l’exemple

Par Hervé Hamon, écrivain, auteur de Tant qu’il y aura des élèves (Seuil, 2004).


Avez-vous vu la dernière pub télévisée pour la Musa, récente création des automobiles Lancia ? On y découvre la femme du mari de Carla Bruni, en os et même en chair, vendant ses charmes sur l’air de Bang Bang. C’est quand même une première. J’attends avec impatience Mme Zapatero dansant pour une marque de tortillas, Cherie Blair poussant la romance à la gloire des sacs Vuitton ou M. Merkel vantant la charcuterie bavaroise.
Mon propos n’est pas ici de jouer les pères la pudeur - après tout, le spectacle de l’épouse du président de la République posant nue pour un magazine espagnol est beaucoup plus réjouissant et supportable que la plupart des images offertes à mes yeux incrédules par les hôtes de l’Élysée.
Il s’agit d’autre chose.
Dans nos écoles, nos collèges, nos lycées, les enseignants sont censés transmettre non seulement des connaissances et des compétences, mais des valeurs, à commencer par les règles de la vie commune, du partage, de la solidarité, de l’intégrité, bref, de ce qui fonde et cimente une société
démocratique et un État de droit. On ne se lève pas seulement (tôt) le matin pour apprendre l’anglais, mais aussi pour apprendre à vivre ensemble, à se respecter, à inscrire la singularité de chacun - irréductible et légitime - dans la cohérence du groupe, cohérence que ce groupe même soumet à débat et valide par des consultations régulières.
Or voici que le mauvais exemple nous vient d’en haut.
Voici que le vainqueur d’une élection se comporte, dès le lendemain, comme n’importe quel spéculateur qui a décroché la timbale et qui arrose ça sur son yacht privé.
Voici qu’un personnage public mélange totalement les codes de sa fonction avec des fantaisies privées, charge sa femme de négocier - au nom de la France - avec le petit père Libyen des peuples, change de femme, exhibe la nouvelle devant les caméras, met en scène lui-même son idylle, pose
pour Gala, puis finit par trouver que les journalistes sont des gens terriblement indiscrets.
Voici qu’un chef de l’État traite l’État comme la PME dont il serait l’héritier plénipotentiaire, en utilise les rouages comme autant de joujoux déposés devant la cheminée par le père Noël, affiche des caprices de starlette se prenant pour une star, et, loin de discipliner ses humeurs pour servir le pays, s’autorise tout bonnement l’inverse, commandant au pays de servir ses humeurs.
Voici que le mandataire d’une démocratie laïque, après avoir baisé l’anneau papal, se lance dans des discours exaltés sur les vertus de la religion et s’emmêle péniblement les pinceaux, brouillant spirituel et temporel, piétinant la longue et sage construction dont la France, en la matière, a fini par accoucher.
Voici que le chantre du libéralisme, le temps d’une campagne, s’en va, pour faire un coup, pour infléchir sa courbe de popularité déclinante, engager de l’argent public dans une entreprise parfaitement privée qui a le cynisme de délocaliser et de laisser venir les gogos nationaux, lesquels seraient susceptibles de financer eux-mêmes ledit cynisme.
Voici que le « candidat du pouvoir d’achat », qui n’est certes pas responsable des menaces de récession mais qui est responsable de ne les avoir pas envisagées, nous explique à présent que la patrie est à sec.
Résumons. Foire people permanente, infantile, vulgaire. Mélange invraisemblable de la sphère publique et de la sphère privée. Manque total de tenue. Discours contradictoires et volte-face permanente. Incapacité de déléguer. Inculture si criante que la faute professionnelle peut être invoquée. Avalanche de promesses non tenues.
Et vous voulez qu’avec le mari de Carla Bruni sous le nez, on menace les enfants de double punition en cas de récidive ?