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Paradoxe : alors que les dernières évaluations montrent une école suisse plutôt efficace, la voilà cible d’une virulente campagne populiste, qui rappelle que les attentes à l’égard de l’école ne sont pas que de l’ordre des apprentissages. L’éducation est bien une question politique, en Suisse comme ailleurs.

L’actualité éducative du N°486 de janvier 2011

Pisa ne suffira pas…

Par Georges Pasquier

Paradoxe : alors que les dernières évaluations montrent une école suisse plutôt efficace, la voilà cible d’une virulente campagne populiste, qui rappelle que les attentes à l’égard de l’école ne sont pas que de l’ordre des apprentissages. L’éducation est bien une question politique, en Suisse comme ailleurs.

Les résultats de Pisa 2009 pour la Suisse sont un signal encourageant pour les enseignants. Notre pays se situe nettement au-dessus de la moyenne de l’OCDE dans les trois domaines examinés : lecture, mathématiques et sciences. Par rapport aux résultats obtenus en 2000, il améliore sa position internationale en lecture de manière réjouissante. Les performances en lecture des jeunes issus de la migration sont en progrès, alors même que leur proportion dans la population s’est accrue. Cerise sur le gâteau, le pourcentage des élèves faibles en lecture (au-dessous du niveau 2) s’est réduit de façon significative. De quoi se permettre un « cocorico » suisse, que certains de nos politiciens ont eu de la peine à réprimer.

Un sinistre programme

Ce tableau encourageant pour notre système scolaire parait quelques semaines après que le premier parti (populiste) de Suisse, l’Union démocratique du centre (UDC) a lancé sa campagne électorale 2011, avec l’école en ligne de mire notamment par le biais d’un document intitulé « Le chemin conduisant à une école publique basée sur la performance ». Ce « programme », pourtant fort bien traduit, est centré sur la culture alémanique, la Suisse romande est ignorée. C’est un mélange de lapalissades dans lesquelles sont noyées des assertions diffamatoires sur l’école d’aujourd’hui et des « solutions » très inquiétantes pour l’avenir de l’école en Suisse. On peut y relever entre autres :
- le renvoi complet de la part éducative à la famille, singulièrement à la mère ;
- la centration de l’enseignement sur un « maitre de classe », appelé à baser son enseignement sur « l’ordre et la discipline », qui en appelle au seul « effort de volonté de l’élève », au mépris de toute prise en compte des composantes socioculturelles et de toute forme de pédagogie coopérative, celle-ci étant présentée comme uniquement susceptible de « niveler par le bas » ;
- le mépris fait aux femmes enseignantes, jugées notamment comme trop portées aux approches « linguistiques » et excessivement engagées sous contrat de temps partiel ;
- des affirmations selon lesquelles « apprendre en découvrant n’a rien à faire à l’école » et seule « la mise en concurrence des élèves peut redonner le gout du travail » ;
- la focalisation sur les élèves issus de la migration (« les effets de l’immigration massive ont érodé le respect de l’autorité, l’amour du travail et la discipline ») ; et l’aberrante exigence posée aux élèves d’une maitrise de la langue locale « avant d’être scolarisés » ;
- le refus de la prise en compte des origines et la volonté de l’UDC de transformer l’école en un lieu d’abandon de celles-ci (l’école doit permettre à l’élève d’adopter « le mode de pensées des Suissesses et des Suisses », doit « rendre les enfants à vivre dans un État libéral, conformément aux valeurs chrétiennes ») ;
- le refus du principe d’éducabilité (« l’élève doit être au clair sur sa capacité intellectuelle à la fin de la scolarité »), concrétisé par le maintien du principe selon lequel les élèves doivent être classés en trois niveaux d’exigence, de la plus intellectuelle à la plus manuelle, et basé sur l’affirmation selon laquelle certains seraient naturellement « moins doués » ;
- le fait de réserver les enseignements exigeants (notamment celui des langues étrangères) au seul profit des plus doués ;
- le fait de vouloir exclure les enfants porteurs de handicaps des structures ordinaires de l’école ;
- le démantèlement progressif de toutes les structures intégratives et de toute « pédagogie curative » à l’école primaire (jugée comme « thérapeutisée »), au profit de la reconstruction de structures particulières ;
- le démantèlement programmé des instituts de formation des enseignants, jugés trop « tertiaires » et trop « théoriques » (on n’y enseigne que « pédagogie et psychologie ») ;
- l’affirmation, enfin, selon laquelle une « école moins chère est une école meilleure ».
Au vu des dernières campagnes de votation victorieuses de l’UDC à coup de millions (interdiction des minarets, expulsions des criminels étrangers), les enseignants romands sont très inquiets pour leur école, et surtout pour l’indispensable sérénité dans laquelle elle devrait évoluer. Les bons résultats Pisa ne suffiront pas.

Georges Pasquier
Président du Syndicat des enseignants romands