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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Numérique : éloge de la simplicité

Céline Barriol-Décot

23 janvier 2014

Le numérique à l’école est-il une affaire d’experts ? «  Il ne le faudrait surtout pas  » répond Céline Barriol-Décot, enseignante rattachée à l’École du numérique en Haute-Loire. Après avoir été enseignante en maternelle, elle accompagne et encourage les usages du numérique, en laissant la pédagogie décider sur les outils. Rencontre avec une facilitatrice pour qui il est essentiel de se poser les questions les plus simples afin ne pas oublier les apprentissages.


C’est en 1995 que Céline Barriol-Décot a découvert les Technologies de l’Information et de la Communication, en même temps que son premier poste de directrice d’école. L’un n’allait pas sans l’autre. Son établissement était pionnier en la matière, bénéficiait d’un des premiers modems et participait activement aux expérimentations et réflexions sur les usages dans l’Académie de Clermont-Ferrand. Elle, qui n’avait pas d’ordinateur à la maison, a rapidement été séduite par les potentiels pédagogiques des outils informatiques. «  Je me suis vite rendu compte que cela permettait de repacifier la classe en impliquant ceux dont on s’occupe peu : les très bons élèves et les élèves en difficulté.  » Alors, avec sa classe de CM2, elle entreprend l’écriture d’un roman relu et corrigé par une autre classe. Les correspondances se font par e-mail. L’expérience est concluante et elle décide alors de poursuivre ses explorations pédagogiques du numérique, lorsqu’elle devient enseignante en maternelle. Sa nouvelle école n’est pas équipée, elle convainc ses collègues de déposer une demande d’investissement auprès de la mairie. Le budget est accepté et une nouvelle aventure numérique commence.

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Avec le projet FLOCS présenté au forum des enseignants innovants, les élèves se familiarisent avec les mots, en utilisant les images et les sons de leur quotidien. Céline Barriol-Décot construit un memory interactif, partage avec d’autres enseignants, outils et idées, utilise le tableau interactif comme un outil de cohésion de classe, implique les ATSEM… Elle essaie, regarde et constate : «  Le numérique permet à l’enseignant de se rapprocher des élèves et de donner la chance d’apprendre, à tout le monde.  » Elle en retire une conviction forte : «  l’école doit développer les usages car tous les enfants ne bénéficient pas d’un équipement et d’un accompagnement à la maison  ». Ce souci d’égalité rejoint les motivations de son entrée dans le métier enseignant. «  Mes parents étaient militants à Terre des Hommes. Je crois bien que j’ai appris à lire sur des tracts. J’ai toujours voulu exercer une profession qui me permettrait d’aider les autres  ». L’école, pense-t-elle, doit être émancipatrice pour tous, permettre à tous de progresser. Le numérique peut outiller la pédagogie, dans ce sens, sans pour cela, devenir un outil magique dont la seule présence résoudrait d’un coup, les difficultés d’apprentissage. Aujourd’hui, dans ses missions du numérique éducatif (sous la double tutelle du CRDP d’Auvergne et la DASEN de Haute-Loire), elle a cette idée, ancrée dans ses pratiques d’accompagnement. «  On suppose que le numérique va de soi et que tout le monde le maîtrise. Or, son appropriation demande du temps et des obstacles techniques peuvent la freiner.  »

Au cours de ses explorations pédagogiques, elle a acquis la certitude que le métier d’enseignant était un métier d’artisan. Parmi les rencontres qui ont compté, celle de Patrick Picard de l’IFÉ lui a permis de mettre des mots rassurants sur ses hésitations et parfois de relativiser ses sentiments d’échec. « Être enseignant, c’est accepter de faire un compromis entre ce que l’institution demande, ce que l’on est capable de faire et les réalités du contexte  » lui a-t-il expliqué. Dans sa pratique, elle a accepté l’erreur comme un point du cheminement. Lorsqu’elle accompagne aujourd’hui des professeurs d’école, elle leur transmet ce message : «  Le numérique est souvent ressenti comme un domaine d’experts. Les projets que l’on cite en exemple sont souvent complexes. Il est nécessaire de revenir vers des projets modestes mais fédérateurs  ». Dans tout projet, elle interroge d’abord les plus-values amenées à l’élève. «  Pourquoi faut-il que les enfants utilisent les outils numériques au quotidien et pour quels apprentissages ?  ». Avec l’enseignant, elle repère dans les pratiques habituelles, celles qui pourraient s’enrichir avec les TUIC. Ensuite, ils analysent ensemble les apports concrets des outils, tout en s’autorisant à en abandonner l’usage, si celui-ci s’avère infructueux. Céline Barriol-Décot cite en exemple celui d’une classe équipée de cinq tablettes pour trente élèves et d’un tableau interactif. Dans cette classe, un rituel était instauré avec l’écriture d’une phrase, au tableau noir, chaque matin par un élève. Désormais, elle a proposé que les phrases soient écrites sur les tablettes par groupe et projetées sur le TNI. Le numérique ne bouleversera pas ce rituel mais l’enrichira, en permettant à chacun de s’entraîner plus souvent et en renforçant la cohésion de classe.

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Dans le développement des usages numériques, beaucoup d’éléments demeurent implicites pour les enseignants non experts. Or, souligne Céline, les usagers ont besoin d’accompagnement pour apprivoiser les outils et développer de nouvelles pratiques. Dans son travail d’accompagnatrice, elle repère les difficultés rencontrées dans le maniement des outils pour expliquer comment les résoudre. «  Il existe tout un ensemble de petits trucs qui deviennent des obstacles techniques au quotidien. Savoir décocher des propositions lors des téléchargements pour ne pas être envahi de barres d’outils, par exemple  ». Céline Barriol-Décot s’attache à épurer son vocabulaire des termes techniques rédhibitoires pour mieux centrer le questionnement sur la pédagogie et accompagner vers l’autonomie. L’enseignant doit être en mesure, par des pratiques réflexives, d’évaluer l’utilité d’un nouvel usage. «  Si ma classe publie sur Internet, pourquoi le fait-elle, pour communiquer avec qui ? Dois-je choisir un espace public ou restreint ? Une page web, un réseau social ou un simple cahier ? Est-ce que cela permet d’impliquer tous les élèves ?  ». «  Si l’idée est de communiquer avec les parents, de les impliquer, quel support sera le plus propice à les faire participer ?  » L’intention pédagogique doit prédominer sur l’intérêt présupposé d’un outil. «  Le numérique enrichit la palette des supports mais il ne gomme pas tous les autres  ».

Céline Barriol-Décot élargit son questionnement en participant à des recherches-actions et à des productions collectives. Elle contribue au projet Tactiléo, qui expérimente des situations pédagogiques avec des surfaces tactiles (tablette, TNI, table tactile). Elle s’intéresse également aux apports des jeux numériques, en particulier, sur l’évolution de la relation entre enseignant et élèves et au sein groupe. Elle-même, accompagnée par Réjane Monod Ansaldi (chercheuse à l’Ifé), observe, décortique, réajuste ce qui se joue en classe au long cours, et ce, à partir d’expérimentations qu’elle conduit avec une enseignante. Elle s’attache plus particulièrement à l’observation des élèves en difficulté et à leur progression dans leurs apprentissages. Elle scrute ces petits et grands changements dans la gestion de la classe, dans le plaisir à apprendre et à enseigner, dans l’implication des parents.

«  L’intégration du numérique viendra du terrain, en reconnaissant, à côté de projets experts, des actions plus modestes qui témoignent eux-aussi de l’appropriation d’usages, pour de réels apprentissages  ». Faire observer les effets produits sur les apprentissages de tous les élèves, amener les enseignants à déterminer l’intention pédagogique : l’entrée du numérique à l’école est en marche, pour peu qu’on accompagne les usages et les usagers.

Monique Royer