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Billet du mois (N°391, février 2001)

Ne tirez pas sur l’école !

Par Pierre Madiot


Pendant toute mon enfance, mon père étant le directeur de l’école du quartier, j’ai été particulièrement bien placé pour constater le prestige dont jouissaient alors le savoir et tout ce qui l’entoure.

En réalité, la notoriété allait à la fonction et à l’institution plus qu’à la personne même de l’instituteur qui, après tout, n’était que dépositaire de connaissances et d’une responsabilité dont il lui serait paru vain de s’enorgueillir.

Les lieux étaient précaires, ma famille vivait dans la pauvreté, mais l’école était un centre de la vie sociale, un repère intergénérationnel. Ainsi, les anciens élèves y envoyaient leurs propres enfants, reconnaissant le rôle éducatif d’un établissement où se transmettaient non seulement le savoir élémentaire de la République mais une certaine idée de l’autorité, les préceptes de la morale et, comme en l’occurrence il s’agissait d’une « école catholique », les enseignements de la religion.

Or, je n’ai pas aimé cette école. J’en ai conservé des odeurs de poussière et le souvenir d’expériences toujours remises à plus tard, de réprimandes et de brouhahas confus. Je lui ai reproché de perpétuer un ordre social qui stigmatisait les plus pauvres que nous. Et je n’ai jamais pardonné le mépris avec lequel les notables fortunés, responsables des œuvres scolaires de la paroisse, jetèrent mes parents dehors dès que l’heure de la retraite eut sonné. Je ne veux pas oublier tous ceux qui ont œuvré, à la Laïque mais aussi à « l’école libre », pour plus de justice. Célèbres ou anonymes, ils sont nombreux, à commencer par mes parents qui ne comptèrent jamais leur peine. Supposons simplement que j’ai trouvé dans ces circonstances particulières des raisons de haïr dans l’école tout ce qui fige, qui rend conforme et résigné. [1]

Changeons de temps, changeons de lieu. L’école n’a pas bougé. Ou si peu... Ce sont les HLM qui ont poussé autour. Pas autour de l’école de mon enfance, mais autour d’autres écoles dans les zones de banlieues populaires qui entretiennent avec elles, au mieux des relations d’indifférence, au pire des sentiments d’aversion déclarée.

Comme si, ayant reproduit avec trop de zèle les inégalités sociales, l’école se faisait exclure par les exclus.

Alors, il arrive que le quartier encercle littéralement les salles de classe, les domine comme de tours hostiles d’où l’on épie, d’où l’on apostrophe. On a vu une école du XIXe arrondissement de Paris étendre un filet protecteur au-dessus de la cour de récréation pour protéger les enfants contre les jets d’ustensiles de toutes sortes provenant des fenêtres en surplomb. Il n’est pas rare que les bâtiments scolaires essuient des coups de feu. Il est fréquent enfin que des vandales viennent en saccager les locaux.

Et je me demande quel est le symbole que ces agresseurs veulent ainsi détruire. Au-delà des transgressions ordinaires et banalement aberrantes, s’agit-il pour eux de s’en prendre à ce qui a consacré leur échec ou de nier ce qui rappelle leur propre résignation ?

Pour que l’école joue son rôle, suffirait-il qu’elle puisse prendre en compte la vie qui l’environne afin de cesser d’apparaître comme un bastion ennemi, comme une colonie implantée ?... Dans tous les cas, pourtant, il faut « tenir », et croire que les arguments de l’ignorance ne sont, à la longue, pas de taille à lutter contre la connaissance, la parole et l’esprit critique. À moins que la misère et l’emprise des leaders négatifs ne soient trop grandes pour laisser espérer le moindre recul...

Aussi, nombre de responsables politiques trouveraient plus simple de déplacer ces écoles enclavées...

À mon époque déjà, les écoles choisissaient leur quartier autant que les riches leur école. Depuis ce temps, c’est vrai, je pense qu’il n’y a pas que l’école qu’il faut changer...

Pierre Madiot, Professeur de lettres, rédacteur en chef des Cahiers.


[1Mon expérience personnelle ne m’a pas fait connaître d’autres aspects plus positifs de l’école primaire. C’est ainsi. Il serait donc injuste de se fonder sur cette seule expérience our renvoyer tout le monde dos à dos. Pourtant, je me sens autorisé à interroger l’institution scolaire dans son ensemble.