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Mon combat pour une psychiatrie humaine

Pierre Delion, avec Patrick Coupechoux, Albin Michel, 2016

28 mars 2017

Pierre Delion est pédopsychiatre, professeur à l’université de Lille. Il fait partie de ces médecins qui ont participé à un moment ou un autre à la réforme de la psychiatrie, contre l’enfermement asilaire, toujours en vigueur après la guerre. Son travail avec les enfants psychotiques et autistes lui ont permis de rencontrer nombres d’enseignants.

L’ouvrage est organisé comme un récit de vie professionnelle, vivant et émouvant, un itinéraire fait de rencontres avec des patients, des médecins, des pédagogues, et des pratiques humanisantes : la psychiatrie institutionnelle et la psychiatrie de secteur.
La première rencontre de Pierre Delion avec la psychiatrie fut asilaire et l’horrifia. Cela se déroula dans un endroit où le «  Tout va bien  » de l’institution renvoyait à des «  patients attachés au radiateur, […] en train de s’automutiler, de se taper dessus !  » (p. 19). Il y fait cependant la connaissance d’un groupe de soignants qui réfléchissait à la manière de transformer ces pratiques archaïques. C’étaient les prémices de la sectorisation qui allait permettre à de nombreux malades de vivre dans la cité, l’émergence d’une psychiatrie humaine qui arrivait à «  réarticuler l’histoire du sujet dans le corps qui est à sa disposition – le fonctionnement de celui-ci pouvant d’ailleurs être utilement éclairé par les neurosciences  ».

Sa rencontre avec Jean Oury eut lieu en 1976 et donne lieu au récit d’une anecdote saisissante ; lors de l’une de leur première réunion, le psychiatre de La Borde dit à un patient schizophrène : «  Ne vous inquiétez pas, monsieur, votre main va partir avec vous  ». Cet énoncé insensé a marqué l’auteur. Jean Oury comprenait et savait retranscrire en mots les affects inassimilables de son patient, le morcellement psychique et corporel chez cet homme inquiet qui n’arrivait pas à quitter son bureau. En le rassurant sur sa main, il lui disait l’entièreté de la prise en compte de son personnage avec sa folie ; ici pas de jugement, juste une totale humanité.

Un des apports de cet ouvrage réside dans le parallèle qu’on peut établir avec le métier d’enseignant : «  La solution humaine, c’est de vivre avec le patient [l’élève] cette expérience, en l’entourant de notre humanité.  » (p. 32). Disons, en simplifiant peut-être abusivement, que les cas extrêmes en psychiatrie comme en pédagogie apprennent bien plus que le «  normal  », la norme, et qu’ils imposent l’humanité. Le corps, et l’enseignant actuel sait combien il est devenu mobile et pulsionnel dans ses classes, demeure un des vecteurs qui permettent au patient, à l’enfant, de présenter ses émotions. Il faut donc comprendre ce qui se passe, comprendre un discours qui n’est pas construit que de mots ; souvent, on ne peut pas le faire seul.

Pierre Delion présente alors un mode de fonctionnement issu de la psychiatrie institutionnelle mais aussi des travaux de Michael Balint, la «  constellation  ». Ce dispositif est de type analyse de la pratique enseignante, mais il fait intervenir bien plus de personnes de formations et de fonctions fort diverses. Pierre Delion anima plus de quinze ans un tel groupe avec Fernand Oury, à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. Chaque participant, dans la tâche qu’il accomplit, reçoit une partie du discours, un fragment langagier ou corporel de la personne dont il est question. «  Lorsqu’on réunit des gens qui n’entendent rien à cette personne et qu’on les met ensemble, ils peuvent faire émerger du sens. Alors, quand ils sortent de la réunion, le regard qu’ils portent sur le patient a changé » (p. 41-42). Ce qui est en jeu, c’est la «  fonction contenante  ». Peut-être est-ce, pour les enseignants, une des acceptions de la fonction de bienveillance dont on parle tant.

L’auteur décrit la triple fonction soignant. La première est celle de l’accueil de l’enfant, du patient, dans son entièreté. Il s’agit de l’accompagner et de lui permettre de tenir debout. Le médecin devient alors lui-même porteur des signes de souffrances qui peuvent, tout comme un enseignant aux prises avec un élève fragile, l’envahir au point de ne pas pouvoir s’en défaire. Le groupe, la constellation, permet de faire apparaître le sens. Le travail de transformation peut commencer. On retrouve là une articulation de la prise en compte de la difficulté proche du regard tripolaire de Jacques Lévine : chacun est porteur de trois dimensions accidentée, réactionnelle et potentielle. Il s’agit d’une pratique hautement subjectivante tant pour les membres du groupe que pour le sujet évoqué.

Mais le livre de Pierre Delion est aussi un livre de combat. Actuellement, «  on assiste à un clivage entre neurosciences et psychopathologie. Par exemple, lorsqu’un gamin présente un trouble de l’apprentissage à l’école, on le conduit chez le neuropédiatre, qui diagnostique une dyslexie qu’il considère comme un trouble du fonctionnement cérébral et il prescrit de la rééducation. Alors que six fois sur dix, il s’agit d’un trouble névrotique classique, avec un symptôme qu’il faut traiter aussi en psychothérapie. Or, selon les théories actuelles, il s’agit avant tout d’un trouble cérébral  » (p. 165). Les théories en vogue favorisent de plus en plus un traitement statistique des troubles qui ne prend plus en compte l’histoire du sujet, culture dans laquelle s’est épanouie la pratique de l’auteur : «  En réalité, la culture fraternelle, qui avait pris des couleurs après la guerre, disparaît progressivement au profit du “et Moi, et Moi, et Moi !”  ».

On touche là au message le plus puissant de l’ouvrage. Par la prise en compte du sujet dans ses dimensions subjectives et intersubjectives, «  la psychothérapie institutionnelle, c’est l’application de la démocratie à la psychiatrie. Et si elle est aujourd’hui en difficulté, c’est parce que notre fonctionnement démocratique l’est aussi. La démocratie constitue bien le cœur du problème  ».

Jean-Charles Léon