Accueil > Ressources > Nous avons lu > Les mondes enseignants. Identités et clivages


Les mondes enseignants. Identités et clivages

Géraldine Farges, PUF, Éducation et société, 2017

19 octobre 2018

Dans cet ouvrage, Géraldine Farges met en évidence la problématique de l’hétérogénéité du monde enseignant, au travers les corps divisés du primaire, collège, secondaire, en basant son enquête, dans une approche approfondie de la profession, des parcours, des conditions de travail et de vie et des statuts des enseignants. Des mondes d’enseignants, même si parfois dans certaines études, on le considère bien comme homogène. Elle s’intéresse également à la dimension professionnelle, à la valeur donnée à l’enseignement, au travail réel et à leurs prospectives de carrière. Elle analyse la sociabilité, le rapport à la politique et aux loisirs culturels des enseignants.

La chercheuse s’intéresse plus particulièrement aux modes de vie des enseignants, y compris au mode de vie en dehors du travail. Est-ce qu’il y a encore une vie après le travail ? Comment vit l’enseignant d’aujourd’hui ? Est-ce que son mode de vie est adossé à la profession ainsi décrite par les historiens en éducation ? En s’appuyant sur quelques recherches sur l’éducation, la chercheuse nous rappelle les différents modes de vie de l’enseignant, le passage d’un mode de vie monacal à un mode de vie de demi-bourgeois en se rapprochant de plus en plus d’un mode de vie de l’élite.
Les instituteurs, les professeurs des écoles sont inégalement situés dans la structure sociale, et développent des liens proches et distants avec les élites économiques, politiques et religieuses. Car les enseignants du primaire et du secondaire sont loin d’être soumis aux mêmes traitements. Que représentent-ils encore aujourd’hui ? Des acteurs associatifs et politiques investis ? Sont-ils encore considérés comme des moteurs du changement social comme par le passé ?

La profession, selon où elle se situe, au primaire ou au secondaire est traversée par des lignes de clivages qui sont renforcées également par les attentes portées à chacun des groupes professionnels, en autres par les réformes en cours. On y décèle une hétérogénéité interne au groupe professionnel d’une époque à une autre et des tendances à un mouvement d’individualisme des jeunes enseignants contre le volontarisme collectif et les injonctions institutionnelles. C’est plutôt l’exercice individuel qui est considéré comme « instrument de salut » de la profession.

La chercheuse met sous la loupe les voies d’accès au métier et les flux d’entrée dans le métier, compte tenu des capitaux économiques et culturels des enseignants. Des inégalités salariales, de statuts et des parcours hétérogènes ! Aujourd’hui, elle peut affirmer que les milieux sociaux d’origine et d’appartenance des enseignants sont plus élevés qu’autrefois, même si pour les pour les enseignants du premier degré, l’origine sociale reste modeste.

Malgré un sentiment général de dévalorisation sociale de la profession, il s’ajoute une valorisation interne et donnée par les professeurs eux-mêmes, par leur sentiment vocationnel et leur suivi d’études plus longues pour accéder à la profession qu’auparavant. C’est surtout les enseignants du secondaire qui ont l’impression d’exercer une profession « intellectuelle ».

Dans l’expérience réelle du travail, concernant les contraintes du métier, dans une redéfinition de la division du travail éducatif, d’alourdissement des tâches du métier et des prescriptions institutionnelles, l’enseignant ajuste son travail aux difficultés majoritairement rencontrées dans des établissements dit comme sensibles, dans le suivi des élèves difficiles, dans le manque de moyens pour faire face. L’éloignement géographique du domicile au lieu de travail est un également un élément à prendre en compte. Et aussi lorsque les enseignants débutent dans le métier, qui est une période à risque.

L’auteure s’intéresse aussi aux sociabilités des enseignants, malgré une volonté d’ouverture, ces derniers partageant encore beaucoup entre eux leurs relations amicales, très liées au monde professionnel. Et les jeunes enseignants n’ont pas les mêmes engagements politiques ni le même penchant pour la gauche, comme pouvaient se définir les générations précédentes.

Concernant les pratiques de consommation culturelle, il y a une proximité entre les enseignants de tous les degrés. Mais certains assument plus ou moins bien une certaine distance avec la culture légitime, en s’ouvrant à toutes les formes culturelles.

Géraldine Farges au travers des questionnements multiples a pu mettre en évidence l’hétérogénéité des conditions enseignantes en décrivant non pas un, mais des « mondes enseignants » en les mettant en tension avec de nombreux travaux de recherche.

Ce livre est passionnant à lire et à relire afin de mieux saisir toutes ces hétérogénéités, les implications sociales et politiques, les parcours, les valorisations et les reconnaissances des enseignants des différents degrés mais également les distances constitutives entre les jeunes et les plus anciens dans le métier.

Andréa Capitanescu-Benetti