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Billet du mois (N°436 - septembre 2005)

Les jumeaux

Par Cécile Rossard, professeur en collège


Boubou et Amadi, Amadi et Boubou. Ce sont des jumeaux, et ils en jouent...

Les « clowns » de 5e. Deux blacks, un peu rondouillards et tellement bavards. Le sourire scotché aux lèvres. Ils détiennent un record : deux minutes sans ouvrir la bouche...Ils parlent sur tout, de tout... la couleur du ciel, la coiffure de Untel, et parfois leurs cours de la veille...Un rien touristes, à l’école, ils plafonnent à 7 de moyenne. Le soir, continuant leur visite du pays, ils se promènent dans la cité jusqu’à vingt heures, l’heure à laquelle rentre leur mère. Pas de grands frères, pas de père. Ils sont deux, c’est leur monde à eux.
La maman compte sur les enseignants. Les enseignants sur la maman. Elle les envoie à l’école. « C’est leur avenir. Ils sont pris en main, apprennent, deviendront des gens bien. » Les profs la convoquent le soir, elle doit s’absenter du boulot, une fois de trop. « Il faut les reprendre en main madame, les aider à apprendre leurs leçons, les empêcher de traîner, ce sont de bons garçons... » On tourne en rond. Deuxième trimestre, toujours la même situation. La maman craque, elle aimerait les envoyer au pays ou en pension. Pas d’argent, de subvention... Elle y croyait pourtant à cette solution.

Les profs sont à bout. Que faire pour Amadi et Boubou ? La discussion, les sanctions, la réflexion... Ils y croyaient à ces solutions.

Comédiens, clowns, leaders... Ce besoin de parler, de se faire remarquer...
Vivre à trois dans vingt mètres carrés, au cœur d’une cité, renforce certes la proximité ; mais côté dialogue, disponibilité...c’est un peu limité. Se faire renvoyer de cours trois fois dans la journée pour avoir trop parlé, rentrer de l’école et n’avoir personne à qui raconter, pas de père pour partager... C’est un peu dur à avaler.

Ne pas tomber dans la compassion, se méfier de la culpabilité. Éviter ces paroles d’adultes inconscients « Tu as vu, ta mère elle n’en peut plus... tu veux la tuer ta maman ?.. » ou de parents en détresse « J’ai tout fait, j’ai tout dit, je n’en veux plus... ».

Espace d’expression, oreilles à disposition, temps pour écouter leurs préoccupations, expliquer les sanctions, partager le plaisir des leçons ...

À nous de faire fonctionner notre imagination.

Cécile Rossard