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Les châtiments corporels de l’enfant

Daniel Delanoë, Erès, 272 pages

16 mars 2018

Sous-titré « Une forme élémentaire de la violence », ce livre arrive à point au moment où on peut espérer qu’enfin une loi interdisant les châtiments corporels envers les enfants ait des chances d’être adoptée (du moins la ministre de la Santé déclare-t-elle soutenir une proposition parlementaire), ce qui répond aux vœux de l’auteur qui déplore les atermoiements du précédent gouvernement sur ce sujet.

On ne ressort pas indemne, comme on dit souvent, en parcourant le « musée des horreurs » qu’est cette histoire des violences faites aux enfants depuis la nuit des temps. La violence éducative a été présente dans les civilisations les plus diverses, de l’Océanie à l’Antiquité grecque ou romaine, de l’Europe médiévale à l’Amérique protestante. Chez les Chrétiens, l’invention du « péché originel » a joué un rôle néfaste, justifiant une violence indispensable pour « chasser le diable ». N’est-il pas dit par exemple par l’Ecclésiaste « qui aime son fils se hâte de le châtier » (page 91) ? Peu à peu cependant, des humanistes commencent à protester (Erasme ne serait-il pas raillé par certains de nos polémistes d’aujourd’hui lorsqu’il réclame que les classes soient « jonchées de fleurs et de feuillées et non de tronçons d’osier sanglants » page 109)) mais on est loin de l’abolition des châtiments corporels. Tout au plus invite-t-on à la « modération ». Les textes édictés au sein de l’école publique restent souvent peu contraignants ét la jurisprudence « a admis une certaine violence physique de la part des enseignants, au nom du droit de correction “raisonnable” ». Un arrêté de 1998 relaxe des enseignants au motif que le droit de correction avait été « exercé de manière adaptée et mesurée » (page 95). Quant aux religions, elles évoluent difficilement. En 1972, un pasteur peut encore écrire « les parents qui frappent leurs enfants leur évitent d’aller en enfer ». Par ailleurs, dans les situations de domination, l’auteur évoque les justifications données par les parents et qui permettent de « comprendre » (et non d’« excuser ») : ainsi, chez des Noirs américains victimes de racisme, « les coups donnés à l’enfant sont sincèrement censés le protéger, l’aider à ne pas se mettre en danger. » Mais la peur du parent va du coup renforcer le cycle infernal de la violence, qui ne peut être la « solution ».

Un long développement est consacré aux méfaits d’une certaine conception de la psychanalyse qui discrédite les récits de violence des enfants qualifiés de fantasmes (évolution de la pensée de Freud dans ce sens, liée aussi à sa volonté de ne pas remettre en cause finalement des fondements de la société viennoise de l’époque). On peut lire d’étonnants extraits d’un entretien avec Françoise Dolto (page 125) et des plaidoyers en faveur des « petites tapes » qui sont bien anodines, nous dit-on. De nombreux psychiatres, selon l’auteur, lui-même de la profession à Paris V et anthropologue), minorent le phénomène et sous-estiment les dégâts traumatiques de cette violence originelle (page128).

Daniel Delanoë s’interroge sur l’existence dans l’histoire de sociétés sans châtiments corporels. Il en cite plusieurs : Inuits, Touaregs, Pygmées Mbuti. Il faut cependant lire les réserves de Maurice Godelier dans sa passionnante postface (où il salue cependant l’importance du livre) et resituer ces sociétés dans un cadre plus global de positionnement par rapport à la violence et à la domination.

Cet ouvrage n’évoque l’école que comme composante de la vie sociale et de l’éducation des enfants, mais il est très utile pour réfléchir à un phénomène qui concerne au premier chef notre rapport aux enfants. Je n’ose pas dire qu’il est « agréable à lire » vu le sujet, mais on notera la richesse et la diversité de son contenu : enquêtes, entretiens, cas cliniques, recherches historiques, témoignages d’écrivains, etc. Il oppose aux arguments de la « bonne fessée qui n’a jamais tué personne » une argumentation solide et cite le cas suédois, caricaturé par les défenseurs des bonnes vieilles traditions autoritaires, en montrant les effets positifs de la loi (y compris sur le taux de suicide ou de délinquance des jeunes, voir à ce sujet le tableau comparatif de cinq pays européens page 221). On sait que les conservateurs brandissent toujours l’argument de « l’effet pervers » pour condamner toute évolution. On risque d’ailleurs d’entendre leur voix si débat parlementaire il y a sur le sujet. Pourtant l’auteur le dit clairement : les violences éducatives vont de pair avec d’autres formes de domination et en particulier celle des hommes sur les femmes. Elles peuvent être facteur aggravant de l’échec scolaire, contrairement aux idées reçues. Maurice Godelier conclut ainsi sa postface : « D’autres manières d’éduquer les enfants sans gifles et sans coups de ceinture existent déjà. Probablement elles se multiplieront et s’enrichiront, à mesure que les sociétés humaines seront moins inégalitaires et moins despotiques » (page 241).

Jean-Michel Zakhartchouk