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Les bons élèves. Expériences et cadres de formation

Carole Daverne, Yves Dutercq, PUF, 2013, 212 pages.

5 octobre 2013

Une étude originale qui a le mérite de bousculer des idées reçues sur les classes préparatoires. Mais il est vrai que les auteurs ont été plutôt voir du côté des « petites prépas de proximité » souvent négligées au profit des grand lycées parisiens. Ils souhaitant en conclusion de leur enquête sociologique que l’Université s’inspire du modèle pédagogiquement efficace des prépas : contenus exigeants, élèves accompagnés, soutenus et tirés vers le haut. Mais cela doit-il nous dispenser de l’essentiel : démocratiser l’école bien en amont pour éviter d’exclure pour des raisons culturelles et sociales des enfants qui pourraient devenir de très bons élèves ?


Le psychanalyste Patrice Huerre dénonçait naguère « le prix de l’excellence » et se demandait s’il fallait plaindre les bons élèves [1]. Le propos des sociologues Carole Daverne et Yves Dutercq dans un ouvrage récent consacré aux élèves des classes préparatoires va plutôt du côté d’une réhabilitation des CPGE. Les nombreux témoignages recueillis par questionnaires et entretiens dans les académies de Nantes, Rouen et Paris, contribuent en effet, selon eux, à modifier le regard et à questionner certains clichés.

Quelques réserves toutefois pourraient conduire à moduler cette restauration d’image. Qu’est-ce qu’un « bon élève » ? Visiblement, pour les auteurs, celui qui a pu faire une scolarité honorable sinon exceptionnelle, de façon à pouvoir intégrer une prépa grâce à une mention au BAC, et à y réussir pour ensuite poursuivre son parcours d’études dans les grandes écoles – voire les « très grandes » écoles puisqu’on en vient désormais à les distinguer. Faut-il alors parler de « bons » élèves ou d’élèves « adaptés » à un système que certains dénoncent par ailleurs ? Comment ne pas prendre au sérieux la remarque critique de Camille Peugny sur les essais de démocratisation des filières d’excellence qui « profitent à des lycéens de milieux défavorisés qui, en fréquentant des classes de terminale générale, sont déjà statistiquement des survivants dans un système éducatif qui exclut très rapidement les enfants des milieux les plus populaires [2] ». Autre remarque : toutes les prépas ne fonctionnent pas sur le même modèle. Les auteurs se sont intéressés aux CPGE dites de proximité, accueillant un public plus mélangé, plutôt qu’aux CPGE plus élitistes et prestigieuses. Or, malgré ce choix, la consultation des annexes permet de repérer que les « bons élèves » interviewés pour cette étude restent massivement des élèves marqués socialement par leurs origines : le nombre de fils et filles d’enseignants, d’ingénieurs et de médecins l’emporte de loin sur les enfants d’employés, d’ouvriers ou de chômeurs. Les élèves rencontrés ne sont donc pas ceux de la mixité sociale… encore bien peu présente au niveau des CPGE, même si des efforts ont été conduits en ce sens. De potentiels bons élèves, assurément, ne se sont pas autorisés l’accès à cette orientation sélective : leur voix sera donc absente de l’étude des chercheurs.

Ceci posé, l’enquête tend à prouver que l’univers des prépas, scolarisant depuis 30 ans près de 7 % des étudiants du premier cycle de l’enseignement supérieur, n’est pas le bagne souvent décrit, passage obligé pour accéder à l’élite professionnelle et sociale. L’arrivée en prépa de nouveaux étudiants qui ne sont plus exclusivement des « héritiers » oblige les enseignants à se préoccuper de pédagogie : mettre en confiance, encourager, mieux connaître les difficultés des étudiants pour les guider de façon individualisée : ce que les auteurs nomment une « pédagogie du proche ». Ainsi la fonction des colles n’est plus exclusivement de préparer aux concours mais d’apporter des conseils adaptés aux difficultés spécifiques de chacun. De nombreux étudiants enquêtés soulignent la relation privilégiée avec des enseignants qui communiquent adresse électronique et numéro de téléphone portable. Ils décrivent leurs classes comme des lieux de solidarité d’échanges, d’émulation et d’ambiance chaleureuse.

L’une des expériences fortes vécues par ces étudiants c’est d’éprouver pour la première fois dans leur parcours scolaire qu’il n’est pas gênant d’être bon élève. Pour certains, stigmatisés comme intellos ou bouffons en collège et lycée pour leur profil de « premier de classe », ces conditions de travail sont nouvelles et appréciées. En CPGE tout le monde écoute et travaille, on peut s’autoriser à investir le domaine intellectuel et y prendre plaisir.

Pour autant il semble bien, au travers des témoignages recueillis, que tous ne sont pas également armés pour faire face aux exigences des CPGE. Car il ne s’agit pas seulement de puiser, pour faire face, dans des ressources intellectuelles. Le capital informationnel et le capital relationnel font aussi la différence. Et tous n’en sont pas identiquement pourvus de par leur naissance. « Ici c’est vraiment pas le même milieu que moi – dit Astrid – Et mine de rien, c’est pas génial tous les jours, même cette année. C’est difficile de ne pas partager les mêmes idées ». Et Céline ajoute : « Dans ma classe ils étaient toujours baignés déjà dans leurs études […] moi, mes parents n’ont pas fait d’études, on ne venait pas du même milieu et ça s’est ressenti. »

Carole Daverne et Yves Duterq concluent leur ouvrage en souhaitant que l’Université s’inspire du modèle pédagogiquement efficace des prépas : contenus exigeants, élèves accompagnés, soutenus et tirés vers le haut. Si on prend au sérieux les réserves de Camille Peugny sur « le cache-misère des filières d’excellence » on peut estimer qu’il importe au moins autant de réformer le système scolaire en amont en le démocratisant dès le primaire pour éviter d’exclure pour des raisons culturelles et sociales des enfants qui pourraient devenir de très bons élèves.

Nicole Priou

[1Auteur de Faut-il plaindre les bons élèves ? Le prix de l’excellence, avec Fabienne Azire, Hachette Littérature, 2005.

[2Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale, Camille Peugny, La République des idées-Le Seuil, 2013, 117 p.