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N°434 - Dossier "L’actualité du monde et la classe"

Lecture des médias et distanciation critique

Entretien : Roger Cussol et Rémi Boyer, article publié dans le N°357-358 (octobre-novembre 1997) "Apprendre avec la presse"

Il ne faut pas confondre distanciation critique et l’illusion prétentieuse de la pratiquer par la lecture de plusieurs quotidiens. Roger Cussol s’entretient avec Rémi Boyer, étudiant en sciences cognitives à Toulouse Le Mirail.

Lecture des médias et distanciation critique : quel est pour vous le rapport ?

En français, déjà, la « lecture méthodique » met en jeu la distanciation critique. L’élève utilise des outils et il est dans une situation-problème (lire et rendre compte de sa lecture) : cela induit une distance par rapport au texte qui lui permet de le juger, de l’apprécier pour le prendre pour lui (étymologiquement, le com-prendre) au moins en partie.
Mais, face aux médias, je pense que les adolescents sont fascinés. Fascinés par la présentation médiatisée de l’actualité, par les images d’actualité elles-mêmes : hypnotisés, séduits, béats et en même temps, effrayés, écœurés, ressentant une terrible répugnance. Ce que montre l’information - surtout télévisée - se présente sous cet aspect de double contrainte, vraiment traumatisante. Beaucoup rêvent d’être journalistes et en même temps, beaucoup pensent : « Les journalistes sont des pourris, nous mentent. Vive Les guignols de Canal + ! »
Lire des médias d’information en classe, ce sera donc l’occasion d’exercer une distance critique maîtrisée et d’apprendre à produire et à recevoir, à décoder, de l’information médiatisée.

Sur quels éléments vous basez-vous pour émettre le jugement que les médias induisent une « fascination » ?

Il y a par exemple le livre de Liliane Lurçat Violence à la télé : l’enfant fasciné. Elle montre que chez les plus jeunes, le rapport à la télévision peut devenir très angoissant, y compris dans le journal télévisé : l’enfant a peur, mais cette peur même le cloue devant l’écran, sans qu’il puisse seulement zapper.
Quant aux adolescents, le contenu qui semble les séduire est en général spectaculaire, c’est-à-dire dramatique : catastrophes, sport-spectacle, phénomènes inexpliqués, agressions visiblement violentes, faits divers... Autant d’aspects de l’actualité que la télévision et la presse peuvent aisément mettre en scène et qui appartiennent au factuel immédiat, dans lequel tout semble visible instantanément dans le document « live », sans requérir de connaissances ou de culture, et même hors de tout commentaire.
Enfin, il y a le geste « réflexe » d’allumer la télé à tout moment de la journée pour sa seule présence. Ils ne choisissent pas forcément cela, mais ils ne peuvent pas s’y soustraire, même s’ils ne sont dupes de rien.

Si j’ai bien compris, la distanciation critique, c’est un outil qui donne du recul et qui permettrait de ne pas se laisser obnubiler par l’émotionnel ?

Exactement. Dans quelque chose qui fonctionne d’abord à l’émotion, il s’agit d’introduire une situation pédagogique d’observation objective, avec des instruments que l’on a mis en place.
Ainsi, lire un article de journal, c’est repérer qu’il y a du texte, mais c’est aussi repérer que les titres sont écrits dans des typographies particulières, que c’est mis en page d’une certaine façon, qu’il y a des photos, des signatures. C’est aussi repérer qu’on est dans une rubrique ou qu’il y a des effets de contamination texte-image... Si on arrive à rendre cohérent l’ensemble de ces significations disséminées, en relation avec les connaissances que l’on avait déjà, alors on a compris quelque chose.

Mais, entre la lecture et la distanciation critique en elle-même, quelles sont les différences ?

La lecture, c’est la tâche de fond : « lire », c’est « ramasser », « recueillir », « parcourir un chemin », « choisir ». C’est une attitude active. Quand on amène l’élève à être quelqu’un qui agit sur ce qu’il lit, qui fabrique du sens, on a gagné. Y compris quand il s’agit d’une photo de presse ou du journal télévisé...
La distanciation critique, elle, n’intervient qu’à un moment du travail et ne s’intéresse qu’à une opération intellectuelle ou à une activité particulière. Ce n’est pas un projet continu. C’est un moyen, à un moment donné, de faire travailler les élèves sur ce qui leur semble a priori irréfutable ou allant de soi. C’est un « anti stéréotype ».

N’est-elle pas aussi un moyen d’avoir une pluralité de points de vue ?
Oui, mais ce n’est pas le plus important. Il me semble peu opérant de procéder à la lecture de plusieurs journaux pour avoir différents points de vue et, pense-t-on, pouvoir produire le sien. C’est une illusion prétentieuse. Ce n’est pas cela la distanciation critique.
On peut la faire fonctionner avec un seul journal, un seul article en pratiquant une lecture « plurielle ». Un événement tel qu’il est présenté dans un journal - c’est-à-dire construit - n’a pas une signification à sens unique. Se rendre compte qu’il peut y avoir des nuances, qu’on peut produire différentes appréciations suivant les angles, les effets stylistiques, les différentes accroches, voilà une amorce de distanciation critique. Le point de départ de cette attitude, c’est le « doute méthodique » qui n’admet pas le principe d’autorité.
Il me semble que c’est fondamental : autant l’émotion efface l’esprit critique, autant la croyance en une apparente vérité peut aussi éliminer la distance critique.
Donc, la distance critique c’est le grain de sable. C’est mettre les élèves dans des situations où ils ne commencent pas par admettre mais par douter, s’interroger au lieu de ressasser des clichés, des lieux communs, des idées reçues.

Doute cartésien ou doute sceptique ?

Je pense que le ressort de tout cela, c’est le doute sceptique, pris dans le sens courant de refus d’adhésion à des schémas de pensée « prêts à porter » ou à des croyances généralement admises. Quand je suis confronté à un journal télévisé, ma première réaction devrait être de me dire : « Qu’est-ce qui ne va pas là-dedans ? Qu’est-ce qui cloche ? Qu’est-ce qu’on veut me faire croire ? ». La distanciation critique, c’est d’abord ne pas croire.
Dans mon idée, il s’agit avant tout d’une façon de se positionner face aux objets que l’on examine. Après, il peut y avoir plusieurs méthodes : critiques, scientifiques et rationnelles de construction d’un sens...

Et les finalités pédagogiques de votre démarche ?

Par rapport à la pédagogie, amener l’élève à avoir une attitude de curiosité active sur un peu tout, c’est une bonne façon de le rendre responsable de lui-même et de ce qui l’entoure. En tout cas, de ne pas être submergé par les émotions, fasciné, ressortant des clichés et des stéréotypes...
Cependant, dans ce genre de projet, on travaille avec des groupes d’élèves. Or, ce que je suis en train de dire concerne l’individu. La difficulté pédagogique, il me semble, est donc là : essayer de saisir ce qui se passe avec les individus même si on est avec des groupes. Concernant l’esprit critique cela me paraît à la fois tout à fait essentiel et particulièrement difficile...


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