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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Le goût de l’autre

Émilie Kochert

13 octobre 2016

Les richesses d’apprentissage nichées dans le multiculturalisme sont méconnues, tues voire ignorées. Émilie Kochert, enseignante d’histoire-géographie, témoigne de ce que la mixité apporte à son métier. Rencontre avec une professeure munie d’une boîte à malices pédagogiques qu’elle ne se lasse pas d’enrichir au contact des autres.


La diversité culturelle est une constante dans son parcours professionnel. À ses débuts, en 2001, en Seine-Saint-Denis, elle y a pris goût. Elle se souvient de ses élèves croates passionnés par l’histoire de l’Empire Byzantin, de leur trilinguisme sans que leur maîtrise du russe et du croate ne soit valorisée dans le cadre scolaire, du partage avec les autres élèves, aux origines diverses, des civilisations mêlées nées sur les rives de la Méditerranée. «  Le multiculturalisme a marqué mon enseignement dès le départ, avec la difficulté de se comprendre, de mettre en avant ce qui fait que pour un même mot, on n’a pas le même sens.  » Vivre le 11 septembre 2001 dans une banlieue métissée, expliquer, débattre de l’événement, alors que les clés manquent, marque aussi ses débuts dans la profession.

Elle enseigne ensuite dans un lycée français aux États-Unis où elle découvre la collaboration avec des professeurs d’une autre culture dans un mélange franco-américain. Aujourd’hui, dans son poste au lycée international de Saint-Germain-en-Laye, elle côtoie des élèves d’horizons socio-professionnels et géographiques mélangés, avec des parents dont les attentes expriment leurs différences, leur vécu et leur vision du système scolaire. Elle cite cette maman suédoise pour qui la sociabilité est un gage de réussite. «  Contrairement aux idées reçues, tous les élèves ne sont pas des privilégiés. Il y a plus d’élèves boursiers que l’on ne croit.  » Des collégiens et lycéens viennent de la banlieue chic du Vésinet mais aussi de la populaire Sartrouville. Et cette mixité lui plaît, décuple son plaisir d’enseigner. «  Pour moi, c’est très important, comme le multiculturalisme. C’est enrichissant pour les élèves avec la découverte d’un monde qui leur est étranger.  »

International

Dans son établissement, quatorze sections internationales sont proposées, choisies souvent en raison de la langue d’origine des parents. La diversité offre aux échanges en classe une ouverture large, en particulier en EMC (Enseignement moral et civique). «  Les débats sont enrichissants, car les élèves se heurtent à des questionnements qu’ils n’ont pas.  » Les approches sont influencées par les cultures, les histoires, comme pour les Américains qui ont du mal à envisager que tous les sujets évoqués en classe ne prêtent pas à débat. «  L’histoire-géographie est au cœur des questions sociétales et culturelles, comme les sciences économiques et sociales ou encore la philosophie. Nous sommes en face de questionnements auxquels nous ne nous attendions pas.  »


Les drapeaux du lycée international de Saint-Germain-en-Laye, sous lesquels ont eu lieu les rassemblements lors des attentats.

 

La mixité, l’interculturalité influencent sa façon d’enseigner pour mieux s’adapter aux différences de chacun, les prendre en compte pour enrichir les cours mais aussi pour que tous progressent quelques soient leurs profils. Certains ne maîtrisent la langue que depuis peu, se heurtant aux subtilités du vocabulaire dans leur compréhension des consignes. Alors, elle les accompagne différemment, prenant le temps de la reformulation.

Boite à malices

Émilie Kochert remplit au fil des années sa boîte à malices pour améliorer son approche pédagogique et résoudre les difficultés auxquelles elle peut être confrontée. Avec ses classes de collège, elle a abandonné les notes, préférant suivre et souligner les progressions avec des ceintures de compétences. Elle a adopté la pédagogie de projet et laisse libre court à l’imagination des élèves pour produire les travaux collectifs. Pour les débats, elle utilise un bâton de parole, témoin que saisissent et se passent les intervenants pour les prises de parole. Un temps de relaxation marque l’entrée en classe des sixième comme un sas entre les quatre heures de cours déjà suivies en maths, français et EPS et la dernière heure du matin en histoire-géographie.


Projet d’élèves de 6e sur la géographie des espaces à forte contrainte (2015-2016).

 

Elle retrouve dans ses méthodes, dans son approche, les traces de ce que pratiquait sa mère, institutrice et directrice d’école maternelle, qui piochait dans Freinet, Montessori et Piaget, pour favoriser l’éclosion des apprentissages. Sans doute est-ce là aussi qu’elle a puisé son envie, sa passion de son métier, jusqu’au goût du multiculturel avec les musiques venues de tous les continents écoutées dans la classe maternelle, jusqu’au souci «  de se concentrer sur l’enfant, pas seulement sur l’élève  ».

Le 16 novembre 2015

Elle apprend sans cesse, en écho aux apprentissages de ses collégiens et lycéens, de ce qu’il se passe dans sa classe, par les échanges aussi avec d’autres enseignants, dans sa salle des professeurs constituée sur Twitter. Elle se souvient du 16 novembre 2015, jour où elle a dû juguler, lors d’une inspection dans sa classe de sixième, à la fois son chagrin personnel et la sidération, l’incompréhension de ses élèves dont certains étaient présents au Stade de France. Durant le weekend, elle avait trouvé l’énergie et les ressources, humaines et pédagogiques, auprès d’un collectif constitué pour l’occasion. Il lui fallait dépasser le choc pour passer à la compréhension et, à son tour, apprendre aux élèves à prendre du recul face aux images, à trouver, retrouver les mots.

Dans sa mallette à malices, elle a donc rajouté la capacité à se «  blinder  » face à l’événement, sans en gommer la portée, sans glisser dans l’indifférence, pour reprendre son rôle de professeur. Cette réflexion s’est construite par le partage dans un espace virtuel créé à l’occasion, avec d’autres enseignants venus d’horizons divers, unis par le souci de se préparer pour que leur propre émotion ne brouille pas l’accompagnement nécessaire des élèves dans leur cheminement vers une prise de recul. «  C’était un espace ouvert, où on a exprimé notre désarroi, où l’on a cherché ensemble comment faire pour qu’ils aillent mieux, s’expriment.  »

Le lundi, étrangement, raconte-t-elle, «  je me suis pas sentie seule, je me suis sentie sereine  » face à sa classe de 6e, en présence de l’inspecteur. Les questions ont surgi, le bâton de parole a circulé de l’un à l’autre, parfois avec réticence, tenu à bout de bras, parfois avec ferveur, saisi fermement des deux mains. L’enseignante regardait le bout de plastique vivre différemment selon celui qui le détenait, selon la teneur de ses propos, selon sa propre émotion et, dans les mots qui circulaient, mesurait le chemin que sa propre réflexion avait parcouru tout au long du week-end, accompagnée par des pairs, pour retrouver son rôle de professeur et permettre que les sentiments se traduisent en mots, se partagent, plutôt qu’ils ne s’enfouissent.

Embarquer même l’inspecteur

Dans sa classe de seconde, à la demande des élèves, le bâton a circulé et les mots sont venus, libres, pleins de questionnements pour aller vers la prise de recul, l’analyse, la distance avec les images vues, revues et ressassées. L’inspecteur a suivi alors que le temps de l’inspection avait cessé, prenant lui aussi le bâton pour s’exprimer. Ce jour là, le groupe a été plus fort que la peur, avec une écoute réciproque, une compréhension de la colère d’une élève où se nichait l’angoisse plus que la rancœur. «  Sans les échanges avec d’autres enseignants, sans eux, je n’aurais pas pu tenir face à mes élèves. J’étais dans une situation de grande fragilité.  »


Photo pour le concours contre le harcèlement en 5e (2015-2016), illustrant le slogan des élèves : «  Tends-moi la main, tous ensemble on est plus fort  ».

 

Ce qu’elle apprend auprès des autres, elle ne le mesure pas en quantité mais en perçoit toute l’importance. Le regard, l’analyse, la critique constructive portés par des enseignants de sa discipline ou d’autres, choisis et rassemblés dans une communauté virtuelle, l’aident à enrichir sa boîte à malices, à comprendre ses échecs ou ses réussites pédagogiques. «  Le partage nous fait progresser. Il nous aide à poser clairement les choses, à expliciter et donc à être plus pertinent.  » Émilie Kochert puise et nourrit son plaisir d’enseigner ici aussi, dans sa salle des professeurs virtuelle, où elle expose les trouvailles et les questionnements d’une enseignante éprise d’ouverture.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier.