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Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale

2013, Camille Peugny, La République des idées-Le Seuil

25 octobre 2013

Une démonstration rigoureuse traduite dans un langage accessible conduit à une conclusion sans appel : les conditions de naissance continuent, aujourd’hui comme hier, à déterminer le destin des individus. Malgré la massification de l’enseignement. Dans le dernier chapitre, l’auteur esquisse quelques pistes pour desserrer l’étau de la reproduction sociale...


La République des idées, collection du Seuil, dirigée par Pierre Rosanvallon et Ivan Jablonka, nous a habitués à des ouvrages de qualité. Ce court ouvrage d’un jeune sociologue n’y déroge pas. Une démonstration rigoureuse traduite dans un langage accessible conduit à une conclusion sans appel : les conditions de naissance continuent, aujourd’hui comme hier, à déterminer le destin des individus. La parenthèse des trente glorieuses a pu faire illusion. La massification de l’enseignement l’a renforcée. Pourtant « dans la France d’aujourd’hui, sept enfants de cadres sur dix exercent un emploi d’encadrement quelques années après la fin de leurs études. A l’inverse, sept enfants d’ouvriers sur dix demeurent cantonnés à des emplois d’exécution ».

Pour Camille Peugny l’acte de décès des classes sociales a été trop vite prononcé par certains observateurs qui minorent le poids du social au nom du mythe des « sociétés moyennes ».

L’auteur s’en prend également à la glorification du mérite qui tend à faire porter par les individus les plus précarisés le fardeau des difficultés que le contexte social leur impose. Des commentateurs en viennent à décrire une France « au bord du burn-out ». Attention danger : pour le sociologue cette psychologisation du social n’est pas de mise . Elle ne fait que « dissimuler les dynamiques profondes d’une société écartelée par les inégalités ».

Les chapitres 1 – Le mirage des sociétés moyennes – et 2 – Vingt cinq ans de reproduction sociale- appuyés sur de nombreuses données INSEE, montrent que le mouvement de diminution de l’immobilité sociale observé dans les années 1950/1960 a été de courte durée. Ces dernières décennies, les inégalités ne diminuent pas et le régime de mobilité sociale demeure inchangé. D’où la question posée en fin de chapitre 2 « comment expliquer que le niveau des individus demeure à ce point lié à celui des parents alors même que le niveau d’éducation ne cesse de s’élever au fil des générations ? ». L’auteur en vient donc à aborder au chapitre 3 « Les angles morts de la démocratisation scolaire ». Une autre occasion , pour Camille Peugny, de s’en prendre à quelques représentations. Certes, il n’est pas question de nier la transformation considérable de l’accès aux études : les effectifs du premier cycle du secondaire augmentent de plus de 40% entre 1960 et 1985, la part des enfants d’ouvriers diplômés de l’enseignement supérieurs augmente de 18 points entre 1984 et 2009, passant de 6% à 24%. Toutefois les seules données quantitatives peuvent masquer une partie de la réalité : 34% seulement d’une classe d’âge obtient le baccalauréat général en 2010 ; là où le pourcentage d’enfants d’ouvriers accédant à l’enseignement supérieur augmente de 18 points , dans le même temps, celui des enfants de cadres supérieurs augmente de 24 points. De plus l’accès aux études supérieures n’offre pas les mêmes avantages selon qu’on a pu accéder aux grandes écoles, aux IUT ou aux filières classiques des Universités. La multiplication croissante des filières d’excellence conduit à ce que « des inégalités quantitatives d’accès aux différents niveaux du système éducatif tendent à être supplantées par des inégalités qualitatives ». La reproduction sociale ne diminue donc pas, mais de façon insidieuse, elle apparaît moins liée à la naissance, et semble davantage résulter du « mérite individuel ». Reprenant à son compte les propos d’Antoine Prost, Camille Peugny souligne que l’école opère comme une agence de sélection en transformant « en mérite ou en incapacité personnelle ce qu’on aurait auparavant imputé aux hasards de la naissance ».

Comment donc desserrer l’étau de la reproduction sociale ? Le dernier chapitre « L’égalité tout au long de la vie » esquisse quelques pistes. Certaines concernent directement l’école : agir très tôt dans la scolarité pour compenser les inégalités de naissance, rompre avec l’élitisme, la logique d’élimination précoce et le cache misère des filières d’excellence. Mais l’originalité des propositions tient surtout à l’incitation à penser la formation sur le cycle de vie, à multiplier ce que l’auteur nomme « les moments d’égalité ». A cet égard « la mise en place d’un dispositif universel d’accès à la formation, garanti par l’Etat et reposant sur un financement public, pourrait constituer la première pierre d’un édifice d’égalisation des conditions en dehors de l’école. »

Tout l’ouvrage est une invitation à lutter contre la reproduction sociale. Bourdieu n’a rien perdu de son actualité pour Camille Peugny qui considère comme une nécessité impérieuse le fait d’en finir avec une société d’héritiers. C’est la condition pour maintenir la cohésion sociale et la confiance des citoyens.

Nicole Priou