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La nouvelle école capitaliste

Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément, Guy Dreux. La Découverte, 2011.

15 décembre 2011

On attend d’un livre de combat qu’il dégage des buts d’action et des voies d’action. Or, ce livre qui pourfend le « néolibéralisme » et ses « idiots utiles », dont nombre de pédagogues (et les Cahiers) n’offre guère d’alternative. L’éloge général de la lutte des classes qui occupe la conclusion sert de ligne de fuite pour un argument qui n’envisage sérieusement ni la révolution, ni la réforme, ni la réaction pure et simple. Comme au seuil de l’enfer, le lecteur peut laisser son espérance.


Le livre affiche par son titre un double parrainage, celui de Luc Boltanski et Ève Chiapello, pour Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999), et celui de Christian Baudelot et Roger Establet, pour L’école capitaliste en France (François Maspéro, 1971), qui fut emblématique d’une lecture marxiste directe de l’école. Les auteurs, membres de l’Institut de recherche de la FSU, soutiennent la thèse que l’école a adopté les formes d’organisation nouvelles du capitalisme mondialisé : management, responsabilisation, évaluation, culture du résultat, etc., et qu’au lieu de les employer à corriger peu à peu, peu ou prou, les dérives bureaucratiques comme le prétendent les chantres de la « réforme de l’État », elle est soumise encore plus qu’avant à l’entreprise, la logique capitaliste a pénétré son cœur, ses programmes, ses méthodes, son organisation.

« C’est un livre de combat et de théorie », est-il écrit en quatrième de couverture. Sont abordés au titre de la théorie les composantes du néolibéralisme qui touchent à l’école, comme l’économie de la connaissance, l’adéquationnisme dans la relation entre formation et emploi, l’employabilité, le concept de capital humain, et leurs répliques au sein du système éducatif. Il s’agit de les appréhender sans perdre de vue la lutte des classes, comme l’affirme sur huit pages la conclusion du livre.

Mais alors, une lutte des classes qui vise à émanciper qui ? Sur ce point, le livre est discret. Il n’est pas disert sur l’école comme agent de la reproduction sociale, sur l’échec massif de certaines catégories et l’ampleur de l’inégalité sociale des résultats scolaires, qui ressortent si bien des enquêtes PISA notamment. En réalité on ne trouve d’autre catégorie sociale dans le livre que celle des enseignants, présentés comme les victimes de la « réduction de la formation et de l’activité intellectuelle à leur valeur économique » (p. 16), et qui subissent une « prolétarisation professionnelle, économique et sociale » (p. 269), réduits à être « des techniciens à tout faire » (p. 262). Il est même dit, curieux raccourci historique, que « les agents sont regardés comme des indigènes » (p. 36).

Seraient-ils alors, ces enseignants, les fers de lance de la nouvelle lutte des classes ? Les auteurs ne vont pas jusque-là. Il s’agit de défendre ce qu’ils nomment l’autonomie scolaire (p. 8), c’est-à-dire la capacité des personnels de l’école, à tous les niveaux, à décider. L’autonomie scolaire est aujourd’hui attaquée, posent-ils, aussi bien dans les contenus d’enseignement que dans les fonctionnements scolaires. Les programmes : ils sont soumis à la « logique de la compétence », c’est-à-dire une perspective instrumentale qui revient à rabaisser l’autorité du savoir et permet de contrôler davantage les enseignants. Le livre raille les illusions des pédagogues et des réformateurs au sujet du socle commun de connaissances et de compétences. Quant aux fonctionnements scolaires, ils suivent désormais les règles du « nouveau management public », il s’agit de rechercher l’efficacité quitte à transformer l’école en marché ou en quasi-marché. En fait d’autonomie, les chefs d’établissement deviennent des « patrons » (p. 41). On n’est pas loin ici d’un discours syndical.

Bien entendu, les auteurs ont raison quand ils dénoncent la concurrence entre établissements qui fait le jeu de la domination sociale – la chose est bien étudiée aujourd’hui –, ou quand ils s’en prennent à la rengaine du projet d’orientation, qui peut être un jeu de dupes. Mais leur diagnostic de la crise laisse incrédule. Ils mettent en avant un « régime fordiste de la connaissance », régime qui appartiendrait à un passé proche (non précisé), dans lequel, nous est-il dit, l’autonomie de la science était garantie par l’État, de même que la « séparation » entre science et technique et la « succession » entre les deux (p. 60-63). Étrange trouvaille, qui rappelle davantage l’Académie des sciences de l’Union soviétique ou l’école chevènementienne que le fordisme américain. Les problèmes actuels viendraient de ce que l’État est sorti de ce régime, il a rompu son « alliance » avec le haut savoir et ses agents.

Peut-on en récupérer quelque chose ? On attend d’un livre de combat qu’il dégage des buts d’action et des voies d’action. Or, sur ce plan, le livre est silencieux. Les réformes en cours sont saisies sur le mode de la perte, mais le livre n’offre pas d’alternative. La perspective critique annoncée par le titre exclut de prôner simplement le retour en arrière, à l’instar d’autres contempteurs de la logique des compétences. Au final, l’éloge général de la lutte des classes qui occupe la conclusion sert de ligne de fuite pour un argument qui n’envisage sérieusement ni la révolution, ni la réforme, ni la réaction pure et simple. Comme au seuil de l’enfer, le lecteur peut laisser son espérance.

Françoise Lorcerie


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