Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Chroniques du métier > La Marseillaise et l’honnête homme


La Marseillaise et l’honnête homme

Par Bernard Girard

Que François Fillon ait inclus l’obligation d’apprendre la Marseillaise dans sa nouvelle loi en a fait sourire plus d’un : était-ce bien le lieu d’une telle prescription ? La présence de cet hymne au fronton des cahiers d’élèves aura-t-elle les vertus que lui prête, de façon un peu incantatoire, le ministre ?
Mais l’auteur de l’article qu’on lira ici va plus loin, et dénonce sur un ton très polémique la signification implicite de cette restauration. Nous livrons ici ses propos sans souscrire à tous, et proposons aux lecteurs de réagir à leur tour.

« Qu’un sang impur abreuve nos sillons (...). Quoi ! Ces cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers ! (...) Tout est soldat pour vous combattre. S’ils tombent, nos jeunes héros, la terre en produit de nos nouveaux (...). »

En incluant la Marseillaise dans les apprentissages obligatoires de l’école primaire, les députés donnent du fameux « socle commun de connaissances » une vision plutôt équivoque et sur laquelle il est permis de se poser des questions.

Tous les élèves d’un établissement doivent-ils partager des valeurs communes ? Si oui, lesquelles ? Qui doit les définir, les préciser, en fixer les bornes ? Et ces valeurs, faut-il les étendre au-delà des murs de l’établissement, à un quartier, à une ville, à une entité régionale, nationale, supranationale ? Autant de questions qui n’ont pas été abordées dans le cas présent et rarement dans les débats éducatifs passés.

La Marseillaise n’a jamais fait l’unanimité en France et pas seulement chez les nostalgiques de la Chouannerie ; sa réthorique brutale et guerrière, a toujours rebuté, blessé nombre de républicains convaincus. Il est tout à fait compréhensible et légitime que des parents, qui, jusqu’à plus ample informé, restent les premiers responsables de l’éducation de leurs enfants, les refusent dans la bouche de leurs propres enfants. Il peut d’ailleurs sembler paradoxal que, d’un côté, on interdise le foulard au nom de la « neutralité » de l’école alors que de l’autre on s’essuie les pieds sur la plus élémentaire des libertés de conscience. Dans sa circulaire aux instituteurs sur l’enseignement de la morale (17 novembre 1883), Jules Ferry précisait : « Au moment de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, si non, parlez hardiment. »

À moins de restreindre la nécessaire neutralité de l’école au seul domaine religieux et à en exclure tout le reste, la préoccupation de Jules Ferry semble toujours d’actualité.

En exclure tout le reste, comme par exemple, toute réflexion, toute remise en cause sur le concept de « nation » qui justifierait à lui seul le nécessaire apprentissage de la Marseillaise. Dans ce domaine, force est de reconnaître que l’Éducation, dite, curieusement, « nationale », n’a jamais été au clair avec elle-même, s’accrochant de façon irrationnelle à un dogme, une sorte de vérité révélée, qu’il serait blasphématoire de dénigrer. Pourtant, si c’est une des justifications de l’école que d’intégrer un enfant à un groupe, une collectivité, on ne voit pas pourquoi cette intégration devrait s’accomplir, s’achever, se limiter, dans le cadre étroitement borné et jamais défini d’une nation qui n’est jamais rien d’autre qu’un pointillé sur une carte. Lorsqu’un enfant sort du ventre de sa mère, il est garçon ou fille et c’est déjà bien, pourquoi voudrait-on absolument qu’il devienne un « Français », plutôt que, tout bêtement, un être humain ? On voit très bien que si l’école joue parfaitement son rôle lorsqu’elle travaille à intégrer des enfants à un groupe, une classe, un établissement, au-delà, elle ne doit avancer qu’avec une prudence de loup car au-delà, justement, c’est le domaine de la conscience individuelle, du libre choix personnel sur lesquels aucune institution ne peut avoir autorité.

Je sais très bien qu’il n’a jamais manqué, au sein même de l’Éducation nationale, de savants et honnêtes esprits, toutes tendances politiques confondues, pour se livrer à de doctes exégèses ou à des analyses philologiques, épigraphiques ou historiques sur la Marseillaise et son contexte révolutionnaire, analyses destinées à prouver que le « sang impur » n’est pas du sang impur, l « étendard sanglant » n’est pas un drapeau couvert de sang ou que les « enfants de la patrie », ça n’a rien à voir avec les enfants-soldats. Pour ce qui me concerne, avec ma grande naïveté et mon ignorance profonde du passé, je n’ai encore jamais compris ce que les nations et les hymnes qui leur servent de cantiques ont pu apporter d’autre aux siècles passés (et au nôtre encore !) que des peurs, des haines et des guerres.

Et ce n’est pas l’article 15 bis de la loi Fillon, celui qui inclut l’amendement Marseillaise, qui me convaincra du contraire : l’apprentissage obligatoire de la Marseillaise aurait pour objet - y lit-on - de favoriser « l’assimilation des populations extérieuresvenues sur le territoire national ». Autrement dit, l’école de la république institue une discrimination de fait entre ce que d’aucuns appellent « les Français de souche » et les autres... Et l’on ne peut devenir un bon Français, un vrai Français qu’en s’intégrant à une collectivité qui n’existe que sur cette différenciation entre sang pur et « sang impur » et qui exige de ses enfants qu’ils apprennent à verser le sang impur.

On laissera à chacun la responsabilité de se forger sa propre opinion sur le sujet et, peut-être aussi, de se renseigner sur la personnalité et les desseins de l’auteur de l’amendement en question, M. Jérôme Rivière, député UMP des Alpes-Maritimes, qui s’était engagé, il y a peu, dans une polémique douteuse contre le MRAP : quelle est, au juste, cette « communauté de peuple » qu’il semble appeler de ses vœux ?

La loi, pour être légale, n’en est pas pour autant légitime ; dans ce cas, il est même parfaitement légitime d’y désobéir.

Bernard Girard, Enseignant, 53000 Laval.