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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

L’exception du Garros

Emmanuel Veneau

5 février 2015

Les villes rurales appartiennent elles à un monde à part, hors des grilles ? La nouvelle réforme des zones d’éducation prioritaires semble avoir oublié ces territoires où l’air de la campagne n’efface pas la précarité. Emmanuel Veneau, enseignant dans le quartier du Garros à Auch, nous raconte l’histoire d’un quartier luttant pour se voir reconnaître ses particularités.


Le métier d’enseignant est pour Emmanuel Veneau une seconde vie professionnelle, un choix réfléchi, nourri par des expériences associatives de soutien scolaire. « J’ai des souvenirs très forts de mes activités auprès du DAL (Droit au Logement), des souvenirs magnifiques et des moments de détresse auprès d’enfants dont les parents étaient sans papiers et sans logement ».

Dans la salle d’un bar tabac désaffecté transformée en salle de cours, son envie d’enseigner grandit. Il franchit le pas en même temps qu’il quitte Paris et le hasard d’un stage le mène au quartier du Garros, dans une classe de CM2. Auch, avec ses 21 700 habitants, est la préfecture d’un département du Gers fortement rural. Dans la ville, on ne dénote pas de violence endémique mais des barres HLM où se concentrent des parcours de vie complexes, marquées par la précarité. Dans ce quartier, les quatre écoles occupent une place centrale, bénéficiant à la fois de faibles effectifs liés à la démographie départementale et au classement en zone d’éducation prioritaire. L’apprenti enseignant se sent bien dans ce milieu où les marges de manœuvres pédagogiques sont estimables. Il n’a de cesse d’y revenir, cette fois en tant que titulaire. « J’avais conscience des difficultés mais à la fois de pouvoir faire des choses ». Il y retourne en prenant la charge d’une classe de CP. Il s’intègre dans une équipe qui englobe l’ensemble des écoles du quartier, avec des temps de concertation et des projets transversaux. « Ce sont des gens qui ont vraiment un regard pédagogique, centré sur l’enfant et qui pensent que rien n’est perdu d’avance ».

Il cite le projet « grandir vieillir » qui a permis à plusieurs générations de migrants de se rencontrer, les anciennes, venues d’Italie, d’Espagne ou de Pologne et les nouvelles arrivées du Maghreb, ou d’Europe de l’Est, des enfants venus de territoires lointains, de Guyane ou de Mayotte, les têtes chenues et les énergies en devenir. Du côté des retraités, une certaine méfiance se manifestait au départ, mais à l’arrivée la spontanéité a fait son œuvre en laissant affleurer ce qu’il y avait de commun, une même histoire vécue à des moments différents, se posant par strates dans des lieux partagés.

(Projet grandir vieillir)

Leur histoire, singulière et plurielle, dessine celle de leur quartier, un quartier marqué par des frontières géographiques mais surtout dans les esprits. « Moi maître, je suis allé à Auch hier », lui dit un jour un élève, comme si la ville était un autre territoire, étranger. Ou inversement, « Tu travailles au Garros, tu n’as pas peur pour ta voiture ? », lui a-t-on plusieurs fois demandé. L’objectif du projet pourrait se résumer ainsi : « abattre les frontières qui sont dans les têtes ». Il est relayé par le service du Pays d’art et d’Histoire qui pose un regard urbanistique et sociologique et rend lisible les causes d’un quartier entravé. La Mairie s’appuie sur ce travail pour argumenter le classement en « quartier d’intérêt national ». François Hollande viendra en août 2013 pour illustrer sa politique de la ville, de toutes les villes. « Dans son discours, il a mis le doigt sur quelque chose d’important, les différentes formes de pauvreté doivent être prises en compte pour éviter une forme de relégation, de concurrence entre les unes et les autres ». Dans ce combat pour une équité entre les territoires, l’école a toute sa place et les projets fleurissent comme celui sur l’égalité filles-garçons bien avant l’arrivée de l’Abécédaire, ou encore de tutorat entre des CP et des grandes sections, ou des CM2 et des CP.

(Projet Mon quartier, ma ville)

Mais entre les discours et les actes, l’incohérence des différentes politiques s’immisce, creusant l’écart. En 2010 déjà, le Garros est en ébullition pour protester contre la fermeture de trois classes sur douze. Elle fragiliserait le quartier, amoindrirait la proximité des parents avec l’école et briserait les efforts de renforcer la mixité sociale en interne. Le travail sur le projet éducatif a été intense pour persuader des familles plus aisées de laisser leurs enfants dans les classes du quartier. Le pari a été réussi mais les moyens qui s’amenuisent risquent à leur tour de freiner une pédagogie ambitieuse. Car si la fermeture est évitée, les heures de décharge qui favorisent les concertations entre enseignants et les rencontres avec les familles, les apports du Rased, diminuent d’année en année.

Et puis cette année, le couperet tombe : le Garros ne sera plus en zone d’éducation prioritaire. La raison principale est l’absence de collège de rattachement qui désormais coordonne les Rep (réseau d’éducation prioritaire), les écoles sont dites orphelines. Ce qui est pressenti sur place c’est aussi une forme de méconnaissance des réalités de la précarité en milieu rural, dans ces petites villes où les détresses sociales sont moins spectaculaires, plus diffuses. « Nous ne sommes pas en opposition, Nous cherchons juste à convaincre, à démontrer. » La démonstration ne récolte en écho que le silence, l’incompréhension. Un contrat de Convention Académique de Priorité Éducative est proposé. Adapté aux établissements pour les accompagner dans la sortie de l’éducation prioritaire, il ne correspond pas aux réalités du quartier. Ne pas être dans les clous, dans les lignes de textes qui s’appliquent au cas général et peu aux situations particulières induit une course d’obstacles qui émousse les volontés.

(Projet Égalité filles-garçons)

Le contrat de ville apparaît comme une vraie chance mais sans moyens spécifiques dédiés à l’éducation comment pourra-t-il se traduire dans les faits ? « Nous demandons peu, un poste et demi pour les quatre écoles et du temps pour la concertation et la formation » précise Emmanuel Veneau. Ce temps est précieux, pour initier, coordonner des projets, faire vivre les partenariats avec les associations locales et les liens avec les familles, tout ce qui a donné corps et cœur à l’action éducative ici. Comment faire pour continuer les temps trimestriels de rencontre avec les parents, les actions culturelles autour du cirque qui réclament préparation ? Le découragement, l’amertume naissent aussi d’une réponse qui insiste sur les effectifs faibles, inscrivant en filigrane que les enseignants pourraient faire mieux sans avoir plus. Le soutien des familles, des élus porte encore l’énergie. Le quartier aime ses écoles et se mobilise encore avec le relais d’élus qui porteront à l’Assemblée les questions du Garros. Mais déjà, du côté de l’équipe, des souhaits de partir s’expriment en sachant que le temps personnel devra être mis à contribution pour que l’élan et les projets aient une chance de perdurer. « L’impression est celle d’un gâchis. Ce que nous faisons correspond aux discours ministériels. C’est comme si l’institution ne savait pas s’appuyer sur ce qui se passe sur le terrain ». Les communications, fiches de synthèse, fiches actions, bibliographies n’ont pas manqué pourtant au fil des années. Elles ont été reprises par des institutions scolaires suisses et belges, fort peu en France.

Dans une préfecture de province, une équipe d’enseignants avait simplement la conviction que l’action positive se propage, que tous les enfants peuvent au sein de l’école saisir leur chance, en reliant l’école au quartier, aux familles. Un travail considéré comme pilote passe aujourd’hui entre les mailles de la nouvelle politique d’éducation prioritaire, par la logique absurde d’une norme qui oublie les exceptions. Et si l’institution savait fort mal retenir les enseignements du terrain ?

Monique Royer

Le blog des écoles du Garros : http://ecoles.garros.auch.free.fr/

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier