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N° 539, Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée

« L’épanouissement est une quête »

Entretien avec Édouard Zambeaux

Édouard Zambeaux, journaliste engagé, a produit pendant douze ans l’émission Périphéries sur France Inter, qui s’est arrêtée cet été, contre son gré. Il y défendait une autre vision des banlieues, y donnait la parole aux jeunes et moins jeunes vivant dans ces périphéries méconnues.

Avez-vous aimé l’école ?

C’était assez ennuyeux, dans mon souvenir, à l’exception de la rencontre personnelle, émancipatrice, de ma professeure d’espagnol de lycée. Mais sinon, c’était très infantilisant. J’avais une stratégie suffisamment élaborée pour ne travailler que les quatre bonnes semaines : j’ai donc eu une scolarité sans exaltation ou étincelles, ni souci majeur.

Sauf en 6e-5e. J’étais dans un collège absolument terrifiant, où j’ai connu une maltraitance réelle. C’était un collège privé qui avait un double objet : c’était à la fois une boite à bac pour enfants de la bourgeoisie un peu en perdition et un établissement très marqué idéologiquement. En 6e, j’ai été alpagué par d’autres gosses, qui m’ont demandé si j’étais royaliste, j’ai répondu non et je me suis fait tabasser à la sortie.

Sinon, j’ai à peu près tout expérimenté : les horaires aménagés musique, la pension, une terminale littéraire dans une école de filles qui s’ouvrait à la mixité et où j’étais le seul garçon. Ensuite, j’ai fait semblant de faire du droit pendant un an et demi, par conformisme familial. Puis j’ai réussi le concours d’une école de journalisme, où je suis entré un peu par effraction, alors que je n’avais pas de DEUG (diplôme d’études universitaires générales).

Comment en êtes-vous venu à développer cet intérêt pour les banlieues ?

Par hasard. Je me suis trouvé embarqué dans une initiative développée par la Fondation 93, pour rapprocher jeunes de banlieue et médias. J’ai mené des ateliers d’écriture au lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois, pour un hors-série de Libération autour de la science en 1996. J’ai continué longtemps ces ateliers, notamment pour un numéro spécial de Télérama l’année d’après, sur leur vision de la télévision.

J’ai proposé de développer ces ateliers sur un format radio, pour avoir un résultat moins peigné, pour rendre en version originale l’expression, le vocabulaire, le langage. J’ai proposé à RFI une émission spéciale sur la Seine-Saint-Denis au moment de la coupe du monde de foot en 1998. Il y a eu douze épisodes jusqu’en 2002. Puis j’ai voulu systématiser, parce que je pense que c’est là que se joue la cohésion sociale : ce sont les outsiders qui font et défont le corps social ; les insiders, eux, sont déjà dedans.

J’ai fait des émissions sur RFI puis France Inter. Et j’ai créé en 2012 un média accompagné, où des journalistes aident d’autres personnes à écrire, la Zone d’expression prioritaire. C’est un média générationnel, créé au moment de la priorité à la jeunesse de François Hollande, pour faire parler les jeunes eux-mêmes plutôt que d’autres parlent d’eux. Ce sont des témoignages à la première personne, sur tous les thèmes (scolarité, décohabitation avec les parents, permis de conduire, sexualité, amour), qui ne viennent pas exclusivement de banlieue, mais aussi bien de Limoges ou Perpignan que de Rosny-sous-Bois.

Quelle image de l’école percevez-vous chez les jeunes que vous avez rencontrés ?

Je n’ai pas du tout le sentiment que les jeunes sont contre l’école. Au pire, ils s’en moquent, au mieux, ça les sauve. Ce que j’en comprends, c’est que la chose la plus fondamentale qui peut se jouer pour un adolescent à l’école, c’est la rencontre avec un ou des enseignants, qui peuvent être des déclencheurs d’émancipation. La force de l’école, c’est aussi d’être un lieu de respiration, de neutralité.

Le principal problème, pour ces jeunes, ce sont les conseillers de «  désorientation  ». Je me souviens d’un jeune qui m’avait dit : «  Toute ma vie on m’a dit : “T’es bon qu’à tirer des câbles et planter des clous.”  » Dans les quartiers populaires, la question fondamentale, la véritable inégalité, c’est celle du champ des possibles. C’est la plus grande des injustices. Comment rétablir un horizon pour ces gosses ? Quand j’étais petit, moi, on ne me disait jamais «  c’est impossible  » ! Je ne sais pas si c’est de l’autocensure. Il s’agit de savoir jusqu’où le regard peut porter, à quelle distance l’horizon devient bouché. Il faut leur donner le droit d’avoir envie. Sinon, on risque que des gosses sans envie deviennent des adultes sans vie.

Que proposeriez-vous pour que l’école devienne plus juste dans les territoires qu’on dit abandonnés ?

Il faudrait sortir de la machine à trier. La meilleure perspective d’un gamin de collège en REP +, c’est d’être désectorisé et d’intégrer un lycée de centre-ville. On génère des contrexemples pour se donner bonne conscience : ça n’est pas une politique publique ! Pourtant, dans ces établissements-là, je n’arrête pas de croiser des professeurs exemplaires, qui sont à la limite de leur rôle. Certains appellent leurs élèves le jour du bac pour vérifier qu’ils se sont bien levés. L’institution est donc peuplée d’êtres exemplaires qui perdent beaucoup de temps à ramer contre elle. On court le risque de l’épuisement, voire de la dérive quand on se laisse porter par le courant.

Évidemment, les professeurs avec lesquels je suis en contact ouvrent leur classe et acceptent d’être observés dans leurs pratiques. Ce n’est pas le cas de tous. Je dirai que le principal problème des enseignants, c’est de n’avoir jamais quitté l’école : ils ont toujours eu un directeur, c’est un problème indéniable pour la prise de décision, la construction de projet.

Il faut peut-être aussi se mettre en tête que l’épanouissement est aussi une quête, il n’y a pas que le diplôme, la reconnaissance professionnelle ou sociale. L’école doit valoriser ça aussi.
Mais je n’ai pas la moindre idée d’une réforme à mener, c’est d’une telle complexité !

Propos recueillis par Cécile Blanchard

Sur la librairie

 

Pouvoir d’agir et autonomie, de l’école au lycée
Prendre des initiatives, engager un processus de décision, animer une équipe, mettre en place une innovation, etc. Est-ce le domaine réservé du directeur d’école, de l’IEN, du chef d’établissement ? Au bout du compte, l’augmentation du pouvoir dans un établissement autonome, c’est celle du chef ou celle des personnels.

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