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L’école nouvelle à la mode Sarkozy

Par Pierre Madiot et Jean-Michel Zakhartchouk

12 septembre 2007

Les circonstances de rentrée des classes qui entourent la « lettre aux éducateurs » ne laissent pas de doute, c’est bien de l’école que notre président veut nous entretenir. Pourtant, le titre, et sa référence évidente à la fameuse « lettre aux instituteurs » de Jules Ferry, laisse perplexe : à qui ce texte est-il destiné ?
En substituant, dans son adresse mais aussi dans le corps de son long message, le terme « éducateur » à celui d’« instituteur » ou de « professeur », Nicolas Sarkozy fait le choix de privilégier l’éducation par rapport à l’instruction. En cela, il s’inscrit bien dans la lignée de Jules Ferry plus que dans celle de Condorcet qui avait fait le choix inverse [1].
Mais, en invoquant constamment l’image de « nos enfants » il englobe dans un même ensemble les enseignants, les parents et la République à la tête de laquelle il s’attribue la place de prescripteur suprême (« je souhaite », « je veux », « je sais », « je suis convaincu », etc.) à la fois « père », chef de l’exécutif et source du législatif...
C’est bien mal connaître le milieu enseignant que de croire qu’il va se ranger derrière un président qui parle en son nom propre. Car enfin, sur quelles enquêtes, sur quelles études, sur quelles concertations s’appuie Monsieur Sarkozy pour justifier les directions qu’il entend nous donner sinon sur sa volonté personnelle de mettre en œuvre une idéologie qui, comme à l’accoutumée, s’ingénie à brouiller les pistes ?
Le président revendique en effet un certain nombre de valeurs et de thèmes défendus aussi par la gauche : le mérite et la mixité sociale mais également l’autonomie, l’interdisciplinarité et la pédagogie active. Bref, beaucoup plus de concessions faites, apparemment, aux rénovateurs qu’aux conservateurs.

Sarkozy partisan de l’éducation nouvelle ?
Oui, mais, dans la même lettre et dans les feuilles de route données au ministre de l’éducation on trouve aussi une nette intention de renforcer la sélection précoce et d’exclure les élèves qui n’assimilent pas les savoirs calqués jusqu’à aujourd’hui sur ceux qui, jadis, étaient réservés au public bourgeois du secondaire tandis que les enfants du peuple devaient se contenter de la filière de l’enseignement primaire et primaire supérieur.
Tout cela dans la logique de la réorganisation d’une institution scolaire qui doit se plier aux nécessités de la rigueur budgétaire tandis que le contexte socio-économique confie de larges parts de l’information et de la formation aux officines privées et à l’environnement médiatique.

Contradiction entre les deux parties d’un même discours ?
Peut-être dans la mesure où, fidèle à sa stratégie, le président s’efforce de « ratisser large », selon la logique qui tente de concilier l’ultra-libéralisme et « l’ouverture à gauche ».
Mais peut-être pas finalement si on considère que dans les courants qui se réclament d’une pédagogie « nouvelle », il y a sans doute deux voies, deux perspectives antinomiques. Pour certains, à l’époque même de Jules Ferry, (voir Cecil Ruddie, Camille Demolins puis, plus tard, Adolphe Ferrière, et peut-être même John Dewey), la pédagogie active va servir surtout à repérer mieux et plus tôt les futures élites parmi des élèves déjà sélectionnés par leur origine sociale. Ce courant d’inspiration libérale est très éloigné de ce que préconisaient Johann Heinrich Pestalozzi, Janusz Korczak, Anton Makarenko, Célestin Freinet, Francisco Ferrer et bien d’autres qui, pour la plupart, se sont consacrés aux enfants défavorisés — malades, orphelins, enfants des rues, élèves des petites écoles rurales — en postulant l’égalité fondamentale entre tous les êtres humains et en introduisant de la démocratie dans l’organisation de l’institution scolaire. Pour ces pédagogues il s’agit de lutter contre toute forme d’exclusion, de faire avancer tous les élèves vers un but commun, de prendre en compte les différences pour éviter justement qu’elles ne se traduisent en inégalités. On voit alors l’importance de ne parler par exemple de pédagogie différenciée et d’individualisation qu’en les conjuguant avec l’idée d’un socle commun [2] ou d’une culture commune, en les replaçant dans le contexte d’une scolarité obligatoire qui impose à la Nation le devoir de donner à tous les moyens de réussir.

Quand notre ministre rappelle que « le collège unique n’est plus adapté aux difficultés que rencontre l’école aujourd’hui » il veut surtout parler des élèves qui sont "inadaptés" aux visées des programmes qui n’ont pas changé sur le fond depuis avant 1975. D’où l’insistance à développer les structures d’aide, à parler du "handicap" dont souffrent les élèves des quartiers difficiles, tout en se résignant à ce qu’on n’impose pas à ces « malheureux » élèves « défavorisés » (appelés curieusement "orphelins de 16 heures" !) des objectifs hors de leur portée. À aucun moment on n’envisage vraiment de revoir cette fameuse culture commune en faisant vivre l’idée du socle commun de connaissances et de compétences plutôt que de l’agiter comme un slogan ou de le dévoyer complètement (les rudiments pour le plus grand nombre et « les grandes œuvres » pour l’élite).
Voici longtemps que tout le monde dénonce le demi-échec du « collège unique » qui a ouvert à tous les élèves l’accès des collèges sans réussir à y développer un « enseignement pour tous ». Mais plutôt que de l’abolir, il faudrait réaffirmer sa nécessité en demandant que les conditions de sa mise en œuvre soient réunies. Ces conditions passent par la redéfinition des objectifs de l’école en termes de savoirs, de compétences et de formation. Au lieu de cela on nous parle de rétablir l’examen d’entrée en sixième [3] qui, au moment où l’enseignement secondaire est devenu gratuit, en préservait le caractère élitiste.

Refonder l’école ? Oui, bien sûr. Mais pas en renonçant à son ambition d’offrir à tous les élèves une formation qui leur permettra de devenir des citoyens éclairés, de se former tout au long de la vie et de contribuer à la démocratie. Pas en fétichisant le patrimoine culturel et l’argument d’autorité. Il s’agit de se donner les moyens d’articuler d’un côté la souplesse, l’imagination pédagogique, la mise en œuvre d’une diversification des pratiques et, d’un autre côté, la poursuite d’un but commun dans une formation commune qui, au lieu d’être obsédée par le tri social, soit confiante dans l’éducabilité de chacun.
« L’excellence pour chacun » : une formule creuse ou élitiste si elle ne s’accompagne pas de cet objectif commun et d’une vraie ambition démocratique. On est alors sans doute bien loin de l’école que souhaite Nicolas Sarkozy.

Pierre Madiot et Jean-Michel Zakhartchouk, rédacteurs aux Cahiers pédagogiques
Coordinateurs du dossier « Quel socle commun ? ».


[1La légende qui fait de Jules Ferry le héraut des fondamentaux « lire-écrire-compter » de l’instruction obligatoire a la vie dure...

[2Voir le dossier des Cahiers pédagogiques : « quel socle commun ? » (n° 439) et le futur dossier sur internet « mettre en œuvre le socle commun ».

[3Et en seconde.