Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Jean-Pierre Astolfi (1943 - 2009)


Jean-Pierre Astolfi (1943 - 2009)

25 décembre 2009

Jean-Pierre Astolfi est décédé ce 21 décembre. Nous perdons avec lui un compagnon, un ami, une référence.

Président du CRAP de 1978 à 1980, rédacteur en chef des Cahiers Pédagogiques de 1981 à 1984, membre du comité de rédaction de la revue de 1972 à 2000, il a contribué à la vie de notre mouvement pendant de nombreuses années. Il aura consacré toute sa vie à l’enseignement, la recherche et l’éducation nouvelle, et nous lui devons beaucoup, humainement et intellectuellement.

Nous partageons avec sa famille et la communauté de ses amis le grand chagrin de cette disparition.

Nous publions ci-dessous des textes lui rendant hommage, de Cécile Delannoy, Jacques Carbonnel, Dominique Guy, Albert Moyne, Isabelle de Peretti, Philippe Meirieu, Francine Best, Jean-Michel Zakhartchouk, Nicole Priou, Éric Saillot, Muriel Frisch, Luc Gorski.


J’aimais bien travailler et discuter avec Jean-Pierre. Il était sérieux et plein d’humour. Il avait une longue expérience pédagogique et était un virtuose de l’analyse des pratiques qui nourrissait sa réflexion théorique. C’était, sans doute, « le meilleur d’entre nous ». Il avait participé à l’élaboration du rapport Louis Legrand (1982) sur les collèges. Travail admirable dans lequel il avait montré les avantages de la pédagogie différenciée devant les populations scolaires hétérogènes. Les Cahiers pédagogiques reprirent plus tard ce thème avec Philippe Meirieu. Je vous invite à feuilleter à nouveau un Que sais-je ?, La didactique des sciences n° 2448 de 1989 qu’il avait écrit avec Michel Develay. Vous y trouverez une des notions les plus fines et les plus subtiles de la psychopédagogie française, difficile à appréhender, et dont j’ai toujours pensé qu’il en était l’inventeur, tant il présentait clairement « le couplage des obstacles et des objectifs ». Je reconnais que j’avais parfois du mal à suivre, ce qui le faisait sourire, gentiment.
Il était Corse comme d’autres sont grands.
Jacques Carbonnel
ancien directeur des Cahiers pédagogiques


Comment dire la place de Jean-Pierre dans la revue Cahiers pédagogiques ?
Il est arrivé discrètement, introduit par un ami qui nous le recommandait, et nous avons vite compris que nous venions de toucher le gros lot, que la qualité de sa réflexion et de sa présence allait nous le rendre indispensable.
Il savait rire et sourire, élevait rarement la voix, mais intervenait toujours avec pertinence pour faire avancer les débats et éviter les conflits de personnes. Il défendait des idées, sans aucun enjeu de pouvoir personnel : de combien d’hommes (ou femmes) peut-on en dire autant ?
Lorsque j’ai souhaité me retirer de la rédaction (fatigue, raisons personnelles), qu’aurions-nous pu faire si Jean-Pierre, pourtant très occupé déjà, avait dit non ? Nous étions presque dans l’impasse... Il a pris le poste pour nous rendre service, l’a quitté dès que ça a été possible, avec toujours cette même discrétion, cette même ferme douceur qui le caractérisait.
Homme de conviction, certes, mais inséparablement homme de dialogue, semeur de paix...
Cécile Delannoy
ancienne rédactrice en chef des Cahiers pédagogiques


L’image que je garderai de Jean-Pierre est celle d’un homme bon et droit, d’un ami en qui je pouvais avoir une pleine confiance. Quand le mouvement a eu besoin de lui, à une époque où nous nous demandions si nous allions pouvoir poursuivre nos actions et continuer à produire les Cahiers, il n’a pas hésité à assumer les fonctions importantes de président et de trésorier.
A titre personnel, je lui dois beaucoup et pas seulement parce qu’il m’a aidée au sein du « bureau parisien » (comme on l’appelait à l’époque) dans les tâches administratives auxquelles le CRAP était confronté. Je me souviens de discussions passionnées et tellement intéressantes, éclairantes, sur l’évaluation et le statut de l’erreur. C’est lui qui m’a encouragée à accepter un demi-poste au CNDP puis plus tard à participer à une recherche au sein de l’INRP. Car il savait valoriser les autres, reconnaître leur passion et leur faire confiance. Quand on n’était pas d’accord sur un sujet, il n’imposait pas, il discutait, cherchait le consensus, il n’aimait pas les dissensions. C’était un sage. Il aurait pu encore beaucoup nous apporter, non seulement aux Cahiers mais aussi à tout le monde de la pédagogie et de la didactique.
J’ai pu partager avec lui un petit bout du chemin du CRAP et je suis fière et heureuse d’avoir eu cette chance. Salut Jean-Pierre et merci.
Dominique Guy
ancienne secrétaire générale du CRAP


Chers Cahiers pédagogiques
Je prends part à votre peine devant le départ de Jean-Pierre Astolfi. Je l’ai connu à l’institut supérieur de pédagogie (qui fait partie de l’institut catholique de Paris). Je lui avais demandé d’enseigner une unité de valeur en Sciences de l’éducation. J’ai beaucoup apprécié la droiture de son esprit, sa culture, la profondeur de sa réflexion pédagogique, son dévouement pour les étudiants, futurs enseignants. Pour moi il avait, non pas peut-être la foi, mais l’esprit chrétien, dans une grande discrétion. C’est un ami des Cahiers qui est parti. Pour moi aussi qui ai écrit dans les Cahiers, qui suis resté abonné une trentaine d’années. Je demeure très proche de vous, même si la retraite m’a appelé à d’autres tâches. Je vous redis mon amitié fidèle et fraternelle.
Albert Moyne


Une référence, un ami
Isabelle de Peretti

J’ai rencontré Jean-Pierre au comité de rédaction des Cahiers pédagogiques dans les années 80, quand, jeune professeure, j’y ai fait mes premières armes. Alors directeur de la revue, Jean-Pierre en est devenu rédacteur en chef. Je l’ai côtoyé durant toutes ces années où il continua son action au sein du comité de rédaction, durant la période où je suis devenue secrétaire générale de l’association, et bien au-delà. Plus tard, président de mon jury de thèse, il accompagna mon entrée dans le monde de la recherche.
Comme tout le monde, je l’admirais en tant que chercheur et l’appréciais pour ses qualités humaines : humour, discrétion, indépendance, solidité, rigueur. J’observais avec admiration sa précision dans le montage de la maquette des Cahiers – travail quasi artisanal à l’époque –, et j’entends encore son rire communicatif quand il évoquait quelque tour de passepasse pour boucler la maquette : il nous préservait de l’esprit de sérieux. Participer à l’atelier des « 3J de la pédagogie différenciée » qu’il a animé aux Rencontres CRAP de Poitiers-Boivres en 1985 (atelier de formation à la pédagogie différenciée, objet d’un article dans le hors série n° 164) reste pour moi l’un de mes meilleurs souvenirs de formation, tant sur le plan intellectuel que sur le plan humain : nous avions choisi mai 68 comme contenu pour ce travail de différenciation : que de joies, que de rires, que de richesse intellectuelle dans ce travail qu’il avait initié... J’ai toujours conservé précieusement les notes prises lors de ses conférences, repères précieux, avant de pouvoir lire ses livres, j’ai lu et relu son analyse de ma thèse, et c’est peu de dire tout ce que mon travail de chercheuse et de formatrice lui doit.

À l’IUFM Nord-Pas-de-Calais, où je suis affectée maintenant et où j’enseigne la didactique du français, c’est en permanence que je me réfère à ses travaux, et il était si agréable de penser à lui en parlant aux étudiants et aux stagiaires, de l’importance de faire surgir les représentations initiales dans l’enseignement, du statut de l’erreur, du modèle du sablier pour déterminer le noyau dur du savoir à enseigner. Tout dernièrement encore, je discutais de ses travaux avec l’un de mes stagiaires : orientant une partie de son mémoire professionnel vers l’observation scientifique avec les tout petits, il a inscrit les ouvrages de Jean-Pierre au premier rang de ses lectures et de ses références…

Comme Jean-Pierre va nous manquer ! Comment concevoir que maintenant les dialogues avec lui soient définitivement rompus ! J’aurai la gorge serrée quand ce stagiaire me rendra compte, dans les jours prochains, de ses lectures, quand je rappellerai aux jeunes collègues débordés le modèle du sablier, quand je découvrirai les textes de Jean-Pierre que je n’ai pas encore lus… Mais Jean-Pierre sera là, encore, à nos côtés et aux côtés de nos étudiants et stagiaires, des professeurs et des chercheurs, jeunes ou vieux, nourrissant notre réflexion pour longtemps : son travail, ses recherches font date et son amitié nous accompagne.

Vers sa femme, vers ses enfants et ses petits enfants, toutes nos pensées se tournent. Que Jean-Pierre repose en paix dans ce pays de Corse dont il nous parlait avec tant de tact et d’humour !

Isabelle de Peretti


Un homme debout
Philippe Meirieu

Dès la première rencontre, cela sautait aux yeux : Jean-Pierre était un homme debout. Un homme dont la présence s’imposait. Claire, franche, loyale. Il avançait vers les autres avec une fermeté sereine. Pas la moindre ambigüité chez lui. Pas la moindre trace de calcul. Il était là. Il nous serrait la main avec la force et la douceur qui invitaient à l’échange.

Car Jean-Pierre savait la vertu de l’échange. Il savait aussi que le véritable échange n’a rien à voir avec la mollesse ou l’obséquiosité. Qu’il suppose qu’un être debout, justement, autorise la parole en s’autorisant à parler. Jean-Pierre était cela : il autorisait en s’autorisant.

Jean-Pierre savait aussi la vertu de l’exigence. Il savait que la véritable exigence n’a rien à voir avec la posture hautaine de celui qui croit tout savoir. Il savait que l’exigence est solidarité et modestie. Qu’elle impose le coude à coude et récuse le face à face. Jean-Pierre était exigeant. C’était aussi un compagnon. Et un compagnon exigeant est, de toute évidence, une des choses les plus précieuses au monde.

Mais Jean-Pierre savait aussi la vertu de la fidélité. Il savait que le temps et l’éloignement géographique ne changent rien à l’affaire. Il faisait de la loyauté la pierre de touche de ses engagements : loyauté envers la valeur, fondatrice entre toutes, de l’éducabilité de chaque homme, loyauté envers ceux et celles avec qui il s’était formé, loyauté envers les militants qu’il avait côtoyé, loyauté envers les amis auxquels il restait fidèle. Nul ne fut moins opportuniste que lui.
Nul ne fut plus exemplaire à cet égard.

Mais, bien sûr, les qualités humaines de Jean-Pierre faisaient corps avec ses qualités intellectuelles. Ses travaux ont cette même fermeté sereine qu’il incarnait si bien. Ils poussent la clarté jusqu’à la pointe de l’intelligence. Ils donnent prise sur le monde. Ils rendent lisibles les données les plus complexes. Ils rassurent par leur rigueur et inquiètent par leur capacité à interroger nos pratiques. Autant dire qu’ils sont ce dont nous avons le plus besoin.

Jean-Pierre se voulait didacticien. Et il l’était. Il a su transmettre, dans ses multiples écrits, cours, formations et conférences, « la saveur des savoirs ». Il a su faire partager le plaisir de comprendre à une multitude de lecteurs, étudiants, professeurs et formateurs. Il savait s’empoigner avec les connaissances et les rendre accessibles. Il savait rendre les autres intelligents… Mais, même s’il s’en défendait un peu, Jean-Pierre était aussi un pédagogue : pédagogue parce qu’attaché à articuler la volonté de transmettre et la liberté d’apprendre, travaillant au cœur de cette contradiction de l’humain. Dans cette contradiction qui fait l’humain.

Les apports de Jean-Pierre auront été déterminants. Ses échanges auront permis à beaucoup de ses pairs d’avancer. Ses conférences et formations, en France comme dans le monde entier, auront aidé un nombre important de personnes à mieux comprendre ce qui se joue dans les apprentissages et l’éducation. Ceux qui ont eu la chance de le rencontrer, d’une manière ou d’un autre, ne l’oublieront pas. Beaucoup d’autres le rencontreront encore, car Jean-Pierre est maintenant une « figure » de la pédagogie. Plus qu’un théoricien, plus qu’un militant, plus qu’un professeur ou un universitaire, une vraie « figure » : quelqu’un qui donne à ceux qui se coltinent la dure tâche d’élever les petits d’hommes, de la lucidité et du courage. Du courage sans aveuglement. De la lucidité sans cynisme. Pour cela et pour tout le reste, merci Jean-Pierre.

Philippe Meirieu


Ce que l’INRP doit à Jean-Pierre Astolfi
Francine Best

Jean-Pierre a été un chercheur et un défenseur – on pourrait dire un militant – de l’INRP exceptionnel.

Jeune professeur d’un collège expérimental, c’est avec enthousiasme qu’il a participé aux recherches lancées par Victor Host sur l’éducation scientifique d’une part, aux expérimentations visant à créer un collège unique nouveau sous la responsabilité de Louis Legrand d’autre part. À cette si belle époque pour l’INRP, les enseignants du primaire comme du secondaire participaient aux recherches collectives, menées en réseau, dans cette institution qui était reconnue par tous comme un lieu de mise en commun d’idées neuves sur l’éducation. L’innovation n’empêche nullement la réflexion : la référence à l’œuvre et aux concepts de Gaston Bachelard, si éclairants pour renouveler l’éducation scientifique, date pour lui comme pour moi de ces années 1970.

Puis, grâce à Louis Legrand, auquel il était très attaché Jean-Pierre, devint chercheur à temps plein. En 1981, il fut le secrétaire, le bras droit de Louis Legrand lors de l’aventure du rapport sur les collèges demandé par Alain Savary. Nous étions tous les deux préposés à l’écriture du fameux rapport Legrand, qui fut tant et si injustement critiqué, mis en pièces par la suite. Le courage et l’exigence de clarté de Jean-Pierre furent alors inébranlables.

Devenue directrice de l’INRP fin1981, j’ai pu mieux encore apprécier son dévouement à l’institution, Jean-Pierre ne refusait jamais d’intervenir lors des multiples colloques que j’organisai en cette période mouvementée et passionnante. Cela ne l’empêchait nullement de poursuivre des recherches en didactique des sciences. On a oublié, depuis lors, qu’il est à l’origine de la création d’ASTER, cette revue si passionnante et qui appelle à une constante réflexion sur l’enseignement des sciences expérimentales.

Je tiens, en tant que directrice honoraire de l’INRP, à exprimer mon amicale reconnaissance et ma gratitude à Jean-Pierre Astolfi. La recherche pédagogique, la recherche en didactique des sciences perdent, avec sa mort prématurée, un auteur, un acteur de la plus grande valeur.

Francine Best


Un grand monsieur de la pédagogie
Jean-Michel Zakhartchouk

Je suis de ceux qui ont été nourris de la réflexion si fine, si intelligente de Jean-Pierre Astolfi. Lire un texte de lui était toujours une jubilation. Une langue claire, un art de la métaphore qui éclairait les concepts subtils, de l’humour, une grande culture (je me souviens de sa passion pour les églises romanes lors de ballades culturelles pendant les Rencontres CRAP), un sens de l’engagement fort au service de valeurs et d’idées, mais avec toujours le sens des nuances. Une capacité à établir des typologies fécondes et une ouverture d’esprit qui l’amenait bien au-delà de la didactique des sciences, dont il était un des meilleurs spécialistes. Qu’on relise les pages qu’il a écrites sur les causes des erreurs des élèves, sur les représentations mentales et ses lumineux articles dans notre revue sur la pédagogie différenciée (le modèle de l’entonnoir, dont je me sers beaucoup en formation par exemple). Le dernier texte pour lequel je l’avais sollicité est d’une densité remarquable et mérite d’être mieux connu, en un temps où l’on évoque la nécessité du travail sur la langue dans toutes les disciplines : il s’agissait de la préface au livre de Rolande Hatem Écrire, réécrire dans toutes les disciplines, publication commune CRDP d’Amiens et CRAP.

JPEG - 28.5 ko
Jean-Pierre Astolfi au premier rang d’un auditoire attentif, lors des Rencontres du CRAP à Rambouillet en aout 2003.

Longtemps membre de notre comité de rédaction, il avait continué à nous accompagner à l’occasion ; j’aurais aimé discuter avec lui par exemple de l’approche par compétences par rapport à laquelle il était plutôt critique, je me souviens aussi d’un débat animé lors des Rencontres du CRAP en aout 2003 autour de la « saveur des savoirs ».
Jean-Pierre nous manquera, manquera à la réflexion sur l’école. Il était, à notre époque d’histrions auto-proclamés penseurs de l’école, un vrai intellectuel, nous aidant à bâtir une pédagogie de la réussite et de la culture pour tous.

Jean-Michel Zakhartchouk


Un plaisir d’apprendre si communicatif
Nicole Priou

Par la lecture des Cahiers, je connaissais sa signature et j’appréciais ses contributions depuis les années 80. C’est à l’Institut Supérieur de Pédagogie, où je travaillais, que je le rencontrai pour la première fois à l’occasion de la « Session d’été 1989 », clin d’œil au bicentenaire de la Révolution française : Existe-t-il des Révolutions en pédagogie ? L’une des conférences, le 4 juillet, était assurée par Jean-Pierre. Elle portait sur Le renouveau des didactiques. J’ai été conquise par la clarté et la qualité du propos et par l’authenticité et la simplicité de la personne.

Nous avons fait plus ample connaissance dans le cadre du séminaire de maitrise ISP en sciences de l’éducation dont Jean-Pierre était l’un des intervenants. Je suivais son cours, qui se déroulait à l’étage au-dessus de mon bureau, comme auditrice libre par intérêt et pour le plaisir. Un intérêt qui m’a conduite à l’associer plus étroitement aux travaux de notre équipe. Il intervenait chaque année auprès des enseignants en formation initiale sur Le rapport au savoir, sur L’erreur un outil pour enseigner. Il est venu plusieurs fois travailler avec les conseillers pédagogiques et l’équipe des formateurs sur ces mêmes questions. Il était intervenu dans notre cycle de conférences en 2005 sur le thème Le métier d’enseignant entre deux figures professionnelles quelques mois après la sortie de son ouvrage Éducation et formation, nouveaux enjeux, nouveaux métiers.

JPEG - 11.2 ko
Jean-Pierre Astolfi
Avec l’autorisation du Centre de recherche sur l’intervention éducative (Université de Sherbrooke)

Ceux qui ont fréquenté Jean-Pierre Astolfi et ont travaillé avec lui auront, chacun et chacune, leurs souvenirs, leurs anecdotes, leur part d’héritage. Les miens associent de façon étroite l’homme et ce qu’il m’a transmis. Astolfi est très certainement un des auteurs que je citais le plus souvent en formation et dont je recommandais constamment la lecture des ouvrages. Un de ceux qui me mettait la pensée en mouvement, m’ouvrait des pistes pour travailler. L’école pour apprendre, L’erreur un outil pour enseigner, Éducation et formation, nouveaux enjeux, nouveaux métiers et le dernier  La saveur des savoirs sont, pour moi, des références essentielles, sur le fond comme sur la forme : une pensée, une culture, un art de la transmission, une écriture lumineuse.

Le 20 décembre 2008, il m’envoyait un courriel évoquant le début de son traitement qu’il supportait bien – disait-il. Un an après, il n’est plus là.

Les images et les formules s’entrechoquent : celle des « lunettes » avec lesquelles on « construit » le réel : « on voit avec le cerveau autant qu’avec les yeux » disait-il souvent, celle des pilolavas de Corse, celle de lectures faites grâce à lui : Bachelard, Delbos et Jorion, Popper pour n’en citer que quelques-uns. Son sourire. Son écoute des objections, dans les débats qui suivaient ses interventions. La patience avec laquelle il prenait le temps de répondre, d’argumenter. Le ton toujours respectueux… même s’il avait en face de lui des contradicteurs. Les crispations idéologiques l’atteignaient cependant. Je l’ai vu une fois manifester du découragement face au scepticisme ironique de quelques jeunes enseignants en formation initiale à l’égard des conceptions socioconstructivistes de l’apprentissage

Avec sa carrure, sa chemise à carreaux et son gilet sans manches, il ressemblait davantage à un bucheron québécois qu’à un professeur d’université. Derrière cette apparence qui était sans doute perçue comme peu protocolaire en certains lieux, une belle intelligence, une vraie générosité, une profonde humanité.

Sa présence et sa pensée nous manqueront cruellement.

Son dernier legs aura été pour nous redire « le plaisir d’apprendre » et « la saveur des savoirs ». On n’oubliera pas que cette saveur et ce plaisir passent par ceux qui les incarnent.

Nicole Priou


Un professeur exemplaire
Éric Saillot

J’ai eu le privilège de travailler à ses côtés dans le cadre de mes deux mémoires de recherche de Master 1 et 2 de sciences de l’éducation à Rouen. Chacune de nos rencontres dans son petit bureau de l’université de Rouen était un rare moment de plaisir, tout comme les séminaires de didactiques des sciences qu’il animait. Sa brillance intellectuelle n’avait d’égal que son humanité bienveillante. Sa culture impressionnait. Ses interventions, ses références, ses anecdotes étaient toujours pertinentes, concises, précises, distillées avec humilité, respect et patience... Son envergure physique imposante, avec ses airs de patriarche corse, contrastait avec la douceur de ses propos et de ses attentions. L’homme nous manquera beaucoup. Le grand intellectuel nous laisse en héritage des écrits d’une rare universalité, nourris par des métaphores dont il avait le secret, des citations toujours à propos, sans oublier ce qui faisait sa force : une manipulation toujours habile et synthétique des concepts les plus complexes. Il aimait citer une vieille formule du Moyen Âge, attribuée à Bernard de Chartres (XIIe siècle) : « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. Si nous voyons plus loin qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, c’est parce que nous sommes soulevés et portés par leur grandeur gigantesque. » Ce géant des sciences de l’éducation permettra encore à de nombreux chercheurs de voir plus loin...
Toutes ses qualités ont fait de lui le plus pédagogue des didacticiens.

Éric Saillot
Doctorant en sciences de l’éducation sous la direction de Thierry Piot (CERSE-Caen), master Recherche en sciences de l’éducation sous la direction de Jean-Pierre Astolfi (CIVIIC-Rouen)


Hommage à mon maitre
Muriel Frisch

J’apprends aujourd’hui le décès de mon maitre à penser, Jean-Pierre Astolfi, didacticien et pédagogue. Je me sens orpheline, nous avions encore tant à échanger.

Tu nous as quittés en discrétion, sans te plaindre, en restant toujours aimable et digne. Tu me disais encore il y a quelques jours par courriel : une page se tourne… Je ne pensais pas qu’elle allait se tourner et s’arrêter aussi brutalement.

Nous nous sommes rencontrés en 1990-1991, cela fait déjà presque vingt ans. Tu m’as permis d’ouvrir la voie pour la mise en place d’une nouvelle didactique, et de concevoir la documentation en milieu scolaire comme une discipline à part entière. J’ai grâce à toi commencé à caractériser le savoir de l’information en éducation à travers des « savoirs extra-ordinaires ».

Plein de précautions, je me rends compte aujourd’hui combien tu as su nous préserver, nous tes initiés lorsque tu nous formais : patiemment, habilement, sans jamais nous lâcher, mais en nous laissant également très libres.

Je me demande si avec toi ce n’est pas toute une conception de la recherche qui nous quitte, celle qui permet au chercheur de prendre le temps, de construire dans la durée, d’emprunter son propre chemin, d’expérimenter, sans contraintes, en bâtissant de nouveaux fondements, dans une démarche de développement.

Malgré tes longueurs d’avance, ton érudition, tu as su nous élever grâce à « tes épaules de géant », nous tes disciples. Tu nous as fourni des outils intellectuels de compréhension, dans le champ qui t’est si cher, la didactique.

Il m’arrive souvent de retourner lire une correspondance et de réinterpréter une situation grâce aux indices soigneusement déposés dans tes écrits et presque suspendus pour qu’ils ne périssent pas comme des effets consommables.

Aujourd’hui, la nouvelle de ta disparition est trop douloureuse. Je ne peux ouvrir mes cahiers, retourner à ces traces bien réelles et, désormais, éternelles.

À chacune de nos rencontres, depuis presque vingt ans, tu auras toujours eu, au détour d’une conversation, au cours d’un échange, suite à une question, ce petit regard brillant et cette façon de faire qui va nous amener à chausser avec toi de « nouvelles lunettes » pour nous décaler, nous décentrer et reconsidérer le propos sous un angle nouveau. Tout le contraire du formatage !

Tu venais d’accepter de poursuivre notre coopération en me faisant l’honneur de participer au projet de mise en place d’un espace scientifique sur un wiki nouvellement réalisé à l’IUFM de Lorraine, appelé IDEKI, consacré aux didactiques et aux métiers de la relation. Tu prouvais une fois de plus ton gout pour les expériences nouvelles et ta capacité à aider les nouveaux projets. Nous avions confiance l’un en l’autre, je le sais.

Jean-Pierre, tu abordes la recherche et le rapport au savoir avec rigueur, exigence et épaisseur. Tu es humain, brillant, modeste, ouvert, sourd aux situations conflictuelles qui sont peu propices au développement personnel.

À tel point qu’à plusieurs reprises dans d’autres lieux, d’autres situations je ne comprendrai pas pourquoi tant de clivage entre les choses, tant de bornes et de limites, là où l’on pourrait faire collectivement des « pas de géants », à condition de prendre une posture d’ouverture et d’accepter de laisser au placard ses idées préconçues, son éphémère savoir figé, son petit pouvoir local.

À l’université de Rouen, tu développes le champ de la didactique des disciplines (toi expert en didactique des sciences) intégré aux sciences de l’éducation. Nous serons donc formés à une démarche comparative, dans un souci de mieux comprendre ce qui se joue pour chaque secteur d’activité scolaire ou chaque discipline dans la prise en compte des contextes professionnels, des enjeux identitaires, des pratiques réelles. Les questions de l’essence, de l’évolution, de l’originalité d’une discipline et de la construction du savoir dans les apprentissages seront pour toi cruciales.

Il importait à ta tribu de t’aider à construire la saveur des savoirs, dans un Mouvement de Savoir, sans précipitation, sans tapage, ni sophisme, mais comme toi avec détermination et en tenant compte des évolutions qui nous entourent.

À la fin des repas pris en commun, repas toujours riches en échanges intellectuels, tu poussais vers moi, délicatement de ton gros doigt, sans rien dire, complice, un petit carré de chocolat, que l’on venait de t’apporter avec ton café. Signe d’affection discret ainsi que signal que nous pouvions repartir dans la salle de la maison de l’Université, avec pour intention de produire et de faire avancer les connaissances en sciences humaines, en éducation et formation, en didactiques.

C’est à présent à notre tour de t’accompagner (chacun à sa façon), de faire vivre tes pensées, de poursuivre ton œuvre, même si tu nous prives cruellement de ton regard critique et avisé sur ce que nous ferons. Merci, à toi pour tout ce que tu nous as offert, si généreusement.

Tu nous quittes le 21 décembre, j’écris le 28 décembre 2009.

Avec toute mon affection,
Muriel Frisch
Maitre de conférences en Sciences de l’éducation, université de Nancy


Luc Gorski

Je tiens à évoquer Jean-Pierre Astolfi en tant qu’homme et en tant que directeur de recherche en master 2, puis en thèse (laboratoire CIIVIC-Rouen).

Il est vrai que le contact avec Jean-Pierre était toujours facile, tellement l’envie d’échanger avec lui devenait grande au fur et à mesure de nos nombreuses rencontres. À chaque fois, avec élégance et simplicité, il cherchait l’essentiel par des détours riches intellectuellement et chaleureux dans la forme. À maintes reprises, j’ai apprécié sa culture large et ouverte. Combien de fois suis-je sorti de son bureau à l’université avec plus de questions à étudier que j’aurai pu penser en y entrant ? Dès qu’il arrivait aux limites de ses propres idées et connaissances, Jean-Pierre avait l’honnêteté de reconnaitre qu’il existait aussi d’autres spécialistes que lui pour examiner telle ou telle question. Sa modestie m’a séduit tout comme le sens de l’amitié. Je savais qu’il était là, infaillible et constant, comme un roc qui indiquait le sens et qui soutenait l’effort exigeant et rigoureux. Il était certainement plus qu’un directeur de recherche respecté et aimé. Il représentait une forme de pensée libre et attachante, soucieuse de me faire avancer en tant qu’homme et en tant que chercheur. Les deux postures s’imbriquaient dans une relation où le plaisir rejoignait la saveur des savoirs dont Jean-Pierre me parlait souvent.

Un proche et un directeur de recherche m’ont quitté, mais il demeure vivant tant que je suis là ! Je me tourne vers vous, Madame et vous, Jérôme et Vincent, pour vous exprimer ma reconnaissance d’avoir eu la chance de rencontrer Jean-Pierre. Je m’associe à votre peine. Soyez rassurés de ma constante et amicale pensée.

Luc Gorski
enseignant et formateur



– Le site de l’ESEN propose une vidéo récente d’une conférence de Jean-Pierre Astolfi dans laquelle il est question de l’excellence scolaire, des difficultés des élèves et de la différentiation pédagogique.
– Si vous souhaitez réagir à cet article, envoyez un message à l’adresse suivante :

reagir@cahiers-pedagogiques.com