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Billet du mois (N°435 - septembre 2005)

Impasse

Par François Malliet


C’est un matin d’hiver, brumeux et glacé. La CCPE [1] a commencé de se réunir depuis une heure environ. Je me rapproche de l’Inspection, dans cette toute petite rue parallèle à la Saône.

Oui, j’ai rempli consciencieusement ton dossier de signalement, pesant chaque mot, soucieux de dire ce qui est juste, sans plus ni moins. Ou plutôt avec les moins et les plus. Maintenant il faut y aller, j’ai tenu à être présent, moi ton maître, et l’on m’attend car le quart d’heure de ton cas s’approche, lui, à grands pas.

Une dizaine de personnes, assises derrière des tables disposées en U, étudient donc les dossiers de ces élèves qui nous posent problème. Dans une ambiance plutôt chaleureuse et détendue. On termine juste de discuter de celui-là dont une collègue ne sait plus quoi faire. Peut-être un peu intimidé, j’ai pris place en dehors du U face à l’Inspecteur qui préside. On m’invite gentiment à rejoindre non pas le cercle, mais une branche de cette convivialité que la pause-café vient sceller.

Sirotant mon petit noir, je ne pense qu’à toi. Tes rires, tes larmes. Derrière ton regard d’un bleu intense qui me fixent, tu hésites toujours. Souvent tu éclates : « Je suis nul ! », « Oui j’ai dit à la récré que ton frère est un con, mais regarde, toi, lui, elle, nous sommes tous des cons », « Non, je ne sais pas faire et puis il me faut un stylo bleu, non pas celui-là, il est niqué, mais celui que j’avais hier ». Celui que tu as perdu ou démantibulé. Je sais, il y a une provision dans le tiroir de mon bureau, et d’ailleurs tu n’hésites pas à aller te servir. Parfois tu m’envoies à la figure : « Je devrais être au CM2 ! » C’est vrai, tu as été maintenu deux fois. En Moyenne Section et au CE1. Et tu n’es pas à ta place dans cette classe de CE2, comme nulle part tu sembles l’être.

Alors on t’en cherche une autre, de place. Orientation en Institut de Rééducation (une nouvelle appelation plus soft et plus compliquée vient d’être donnée à ce type d’établissement, mais j’ai déjà oublié...), c’est ce qu’on te propose, après que j’ai raconté tes difficultés, que la psychologue a dressé ton profil, que nous avons discuté quelques minutes. On attend ton père.

Il entre et va s’asseoir à la place des timides, face à l’Inpecteur. Comme un petit point au-dessus du U. On lui annonce la proposition de la CCPE. Livide, il dit qu’il va se renseigner et chercher une autre solution, pour toi. Puis il quitte la salle. Si vite.

Je lui cours après et le rattrape sous le porche. J’essaie de positiver, comme si j’avais un produit à vendre. Mais comme je comprends sa mise en cause de l’institution scolaire, la nôtre, son désarroi devant le temps perdu, sa critique des aides inexistantes ou inefficaces, son « personne ne sait quoi faire ».

Puis nous nous tournons le dos et partons chacun de son côté, dans la petite rue sous la bruine. La petite rue dont je me demande, depuis ce jour, si elle n’est pas une impasse.

François Malliet, professeur des écoles.


[1Commission de circonscription préélementaire et élémentaire.