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L’actualité éducative du N°400 - Janvier 2002

Il suffit de se mettre au travail...

Entretien avec Marie-Danièle Pierrelée

La structure innovante pilotée par Marie-Danièle Pierrelée est implantée dans un collège déjà existant, au Ronceray, dans la Sarthe. Deux structures coexistent donc dans le même espace et fonctionnent de manière séparée. La mise en place a été difficile, mais aujourd’hui, au dire de l’initiatrice de l’opération, la cohabitation se passe sans heurts. Le premier entretien a eu lieu fin septembre, trois semaines après la rentrée.

Quel recrutement ?
Nous avons 116 élèves inscrits. Les moyens étaient prévus pour 96. Malgré les inquiétudes de l’IA qui craignait un nombre faible d’inscrits, c’est un succès. De nombreux parents ont été intéressés. Une liste d’attente de soixante personnes a même été établie.
La zone de recrutement concerne l’ensemble du département de la Sarthe, essentiellement Le Mans et sa communauté urbaine. Quatre élèves viennent de plus loin.
Les enfants concernés ont de 10 à 17 ans. Ils sont en général « inadaptés » à la forme scolaire traditionnelle pour diverses raisons : difficultés d’apprentissages pour les uns, directement ou indirectement liées à des difficultés d’ordres psychologique, familial ou social ; refus scolaire ou encore problèmes de socialisation pour d’autres ; ou encore des enfants aux rythmes d’apprentissage trop rapides et aux centres d’intérêt parfois décalés par rapport aux attentes scolaires.

Quelle équipe ? Comment s’est-elle constituée ?
L’équipe s’est constituée tout au long de l’année précédente. Le Manifeste a suscité beaucoup d’adhésions. Finalement, 12 personnes ont pu entrer dans ce projet : 9 professeurs, un instituteur, une CPE et moi-même. Un professeur de musique exerçant à mi-temps sur les deux structures a intégré l’équipe à la rentrée ; cela s’est bien passé, heureusement.

Comment s’est passée la rentrée ?
Les élèves sont regroupés en fonction des objectifs. Le groupe de base est fixe, constitué de 12 personnes sous la responsabilité d’un tuteur enseignant. Les groupes de projet et d’apprentissage évoluent en fonction des besoins.
Pendant une semaine, seul le groupe de tutorat fonctionne : les élèves y font connaissance, se familiarisent avec la « charte de vie » qui comporte l’obligation de participer à une tâche au service de la collectivité (accueil des visiteurs, cafétéria, affichages, entretien des locaux, etc.).Il sera aussi le lieu du travail personnel, de l’entraide sur des objectifs d’apprentissage ou des projets. À noter que ce groupe est constitué délibérément dans la plus grande hétérogénéité : âge (de 10 à 17ans), sexe, niveau scolaire, origines sociales, etc.

Et les apprentissages ?
À côté du groupe de base qui met l’accent sur la socialisation (autonomie, responsabilités dans le collectif, relation d’aide, de coopération dans le travail personnel), les groupes de projet et les groupes d’apprentissage (16 heures par semaine) sont plus centrés sur l’acquisition de connaissances. Les trois sont bien sûr liés. Ainsi, il existe des cours de langues quotidiens, mais les apprentissages se font aussi dans l’approche transdisciplinaire du projet, comme le « projet météo », dans lequel les élèves par Internet communiquent aux quatre coins de la planète pour établir et étudier la situation météo « en direct ».

Les difficultés rencontrées ?
D’abord au niveau des moyens : attribués tardivement, ils n’ont pas permis un équipement optimum dès la rentrée. L’autre point est plus difficile : le collège est une institution éducative. Si, dans l’ensemble les élèves jouent le jeu, les difficultés préexistantes perdurent et les résistances sont parfois fortes.
Deux élèves - dont l’un a fugué, et l’autre par son comportement compromet le fonctionnement du groupe - nous posent un problème.
La mise en place s’effectue cependant de manière satisfaisante. Les parents nous renvoient des signaux positifs et les élèves aussi dans l’ensemble.

Deux mois plus tard, nous avons de nouveau interrogé M.-D. Pierrelée.

Quel regard sur les deux derniers mois ?
L’équipe a été confrontée à une situation assez difficile jusqu’à la Toussaint environ. La mise au travail de tous et de chacun ne va pas de soi. Cela a été particulièrement difficile dans les groupes d’apprentissage (où la situation « scolaire » est le plus ressentie). La majorité des élèves a une histoire scolaire très perturbée. Tous les enseignants ont été remis en cause dans leurs pratiques. Des résistances sont apparues aussi dans la mise en acte de la charte de vie... Mais la tâche prioritaire a été, et reste encore, la mise au travail. Il a fallu trouver ensemble des solutions. Ainsi, un système de « sas » a été institué : l’élève est momentanément retiré de son groupe pour analyser et réfléchir avec un enseignant sur les raisons de son comportement ou de son refus. L’existence du sas a permis d’améliorer la situation : les groupes peuvent mieux travailler. Le problème n’est cependant pas résolu. Une vingtaine d’élèves résistent durement et finissent par devenir des « habitués » du sas.
La dynamique demeure forte dans les groupes de projet, et beaucoup s’investissent bien. Le choix de l’hétérogénéité maximale se révèle très positif.

Y a-t-il eu des abandons ?
Nous sommes 108 à l’heure actuelle : 8 élèves sont partis. Les raisons sont diverses : inquiétude des parents devant les difficultés du début de l’année dans la mise au travail des groupes ; peur devant le comportement de certains garçons mal socialisés ; pour deux élèves détenteurs du brevet, le projet d’entrer en seconde s’est révélé un leurre et ils ont préféré aller en BEP. La situation est maintenant stabilisée. Une quarantaine de parents sont convaincus et portent avec nous le projet éducatif sur le long terme. D’autres sont plus inquiets, souvent dans le désarroi et l’incertitude.

Comment se passent les évaluations ? Y a-t-il des « conseils de classe » ?
Il y a des conseils où l’élève est accueilli avec ses parents. L’évaluation porte sur les acquis scolaires, la mise au travail, la socialisation et l’investissement dans les projets.
Nous nous servons des arbres de connaissances pour décerner des « brevets » de compétence capitalisables. L’élève peut construire son parcours.
Des notes sont établies par un système de correspondance pour les niveaux de 4e et de 3e : l’obtention du brevet des collèges étant assujetti à la présence de notes pour le contrôle continu.
Sans se payer de mots, il suffit de se mettre au travail, vraiment.

Propos recueillis par Marie-Christine Chycki.