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Georges Charpak n’est plus

Georges Charpak, Prix Nobel de physique, est mort mercredi 29 septembre 2010.

30 septembre 2010

Prenant exemple sur une méthode d’enseignement des sciences pratiquée dans les quartiers défavorisés de Chicago, Georges Charpak s’est trouvé en 1996 à l’initiative de la Main à la pâte. En mai 2006, il co-signait avec Pierre Léna et Yves Quéré un article en forme de bilan d’étape, "La main à la pâte, dix ans après", publié dans le n° 443 des Cahiers pédagogiques consacré à la culture scientifique.
Les auteurs livraient alors une réflexion inspirée par dix ans de pratiques marquées par la démarche d’investigation, la réconciliation entre savoir et faire et l’accès au langage. En forme d’hommage à Georges Charpak, nous redonnons ici une actualité à cet article.


La main à la pâte, dix ans après

À partir d’innombrables observations et témoignages, deux constats fondamentaux se sont imposés à nous.
Entre 4 et 12 ans, l’enfant vit un véritable âge d’or de la curiosité pour les choses du monde de la nature, quel que soit son milieu social, ses difficultés scolaires ou familiales, sa maîtrise du langage. À ce stade de leur développement, tous les enfants sont des « gourmands de science ». C’est à l’école qu’ils organisent leur pensée et leur personnalité, développent leur forme propre d’intelligence : il appartient à celle-ci de répondre à cette curiosité, d’en organiser l’expression, de la nourrir et de structurer les multiples réponses qu’elle appelle. Voilà le but central, entre maternelle et fin de primaire, d’un enseignement de science et de technique sans lequel la curiosité – fondement de tout intérêt pour la science – va s’étioler, voire disparaître, pour devenir impossible à réveiller au collège.
Le second constat concerne les maîtres (professeurs des écoles), qui sont plus de 300 000 en France. Si, en 1996, la grande majorité d’entre eux n’enseignait pas le programme de science, cela tenait à deux raisons principales. D’une part, le désintérêt de l’institution – notamment des inspecteurs de l’éducation nationale et des inspections qui leur étaient prescrites – pour tout ce qui n’était pas les « fondamentaux » (lire, écrire, compter) ; d’autre part, la crainte, la peur, l’angoisse – nous avons entendu tous ces termes forts – d’enseigner la science, singulièrement s’il fallait l’enseigner comme un questionnement, dans un dialogue ouvert et « horizontal » avec la nature, un dialogue fondé sur l’observation, l’expérimentation, l’hypothèse, utilisant toutes les ressources de la langue en richesse et précision.

Une démarche d’investigation

Sur ces constats, dessiner un programme d’action fut relativement aisé. En France, la démarche d’investigation possédait, dans l’histoire des mouvements de rénovation pédagogique comme dans les fondements théoriques établis par les didacticiens, des bases solides. Des expériences, très positives, menées aux États-Unis, pouvaient aussi nous inspirer. En 1998, nous avons publié les Dix principes, une formulation simple destinée à tous les maîtres. Nous avons d’emblée mis l’accent sur le lien avec l’apprentissage du langage, sur l’éducation à la citoyenneté par les vertus que demande la démarche scientifique. La mise en œuvre, dans nos écoles primaires, requérait néanmoins bien des conditions à satisfaire, dont l’accompagnement des maîtres était le point le plus critique. Il n’est pas possible de résumer en quelques lignes ces dix années d’efforts, marquées notamment par un soutien jamais démenti de l’Académie des sciences, et donc de la communauté scientifique qui s’est intéressée – peut-être pour la première fois de façon large et structurée – à l’école primaire.
Après une première phase d’expérimentation prudente, l’enthousiasme de très nombreux maîtres et des réalisations pédagogiques multiformes, deux rapports successifs et positifs de l’Inspection générale (J.-P. Sarmant en 1998, puis C. Loarer en 2002), l’intérêt de multiples partenaires dans le pays ont accompagné l’engagement d’un programme officiel de rénovation (Preste) entre 2000 et 2003. Celui-ci a doté toutes les circonscriptions du pays (du moins en principe) de matériel expérimental [1] et mis un certain accent sur la formation continue des maîtres. En 2002, les nouveaux programmes de l’école primaire ont recommandé la démarche d’investigation. En parallèle, un nombre limité de centres pilotes de La main à la pâte – au total environ deux mille classes – poursuivent avec nous le développement d’innovations sur des thèmes variés : formation des maîtres, apprentissage de la langue, accompagnement, matériel, etc.

Mieux former les maîtres

Aujourd’hui, le nombre de classes primaires qui pratiquent la science, restaurée dans son unité de méthode, a plus que décuplé par rapport au point de départ d’il y a dix ans (environ 3 %). Mais le qualitatif importe davantage ici que le quantitatif, et sur ce point beaucoup reste à faire, car former les maîtres à la démarche d’investigation demande encore bien des efforts. Il appartient d’ailleurs au ministère de l’Éducation nationale, plus qu’à nous, d’évaluer les changements, tant en quantité qu’en qualité, et d’assurer avec ténacité la continuité de l’effort. Notre objectif, dans la longue durée, demeure d’accompagner mieux encore les maîtres, de leur fournir des outils de qualité (notamment par un site Internet, géré en commun avec l’INRP), d’encourager l’innovation, par exemple par les prix annuels de La main à la pâte, afin qu’enseigner la science de la nature leur devienne aussi naturel et aussi heureux qu’enseigner le français ou les mathématiques.
Un développement inattendu de La main à la pâte a surgi en 1998, et n’a fait que s’amplifier depuis. Dans un très grand nombre de pays au monde, quel que soit leur degré de développement, une problématique qu’initialement nous considérions comme purement française nous est apparue. Ce fait témoigne d’une mondialisation des questions éducatives, et des interrogations qui traversent, singulièrement à propos de la science et de la technologie, les systèmes d’enseignement les plus divers. Depuis, plus de trente pays, de la Colombie à la Chine, sont devenus nos partenaires, les principes et les réalisations de La main à la pâte suscitant intérêt, échanges, formations et traductions. Un processus international d’évaluation se met aujourd’hui en place [2], de façon à disposer de références communes et à faciliter les comparaisons.
En Europe, la volonté de construire rapidement une société de la connaissance (déclaration de Lisbonne, 2000) concerne au premier chef l’éducation, et tout particulièrement l’éducation scientifique. Aussi avons-nous suscité un programme européen ambitieux, dénommé Pollen [3], qui vise à mobiliser des volontés politiques et à construire dans douze villes de pays européens différents, sur les principes pédagogiques de l’investigation raisonnée, des « prototypes » susceptibles de généralisation locale et progressive.

Réconcilier savoir et faire

Notre action, on l’aura compris, a été moins guidée par l’esprit du « il n’est pas pensable que les enfants ne sachent pas… » que par une volonté de réconcilier les diverses composantes du savoir et du faire en une vision unifiée. Il s’agit là, pour ces enfants, d’une première étape vers un accès à la culture, accès dont la maîtrise du langage nous semble demeurer la pièce maîtresse. En liaison avec elle, la science – mathématiques incluses – apparaît comme une province, et des plus belles, de cette culture. Elle doit, de ce fait, aider les enfants à mieux penser, à mieux s’exprimer, à mieux vivre et à voir plus loin. Prise ainsi, elle doit les accompagner, enfants puis adolescents, tout au long de leur scolarité : c’est dire que bien des questions soulevées ici, avec ou sans encore de réponses, les concernent bien au-delà l’école primaire.
En effet, des enfants de plus en plus nombreux, ayant reçu cet enseignement rénové, entrent désormais au collège et n’y retrouvent pas toujours ce qui leur a fait découvrir et aimer la science. Nous avons donc avancé un certain nombre de réflexions et de propositions concernant l’enseignement de la science et de la technologie au collège, à la suite d’un travail préparatoire 6 conduit en 2004 à l’Académie des sciences, et également à l’Académie des technologies. C’est un nouveau chantier qui s’ouvre, pour lequel l’expérience de La main à la pâte nous rend confiants, tant nous avons pu y découvrir la qualité et l’enthousiasme des maîtres avec lesquels nous collaborons.

Georges Charpak, Pierre Léna & Yves Quéré
Académie des sciences


Lire sur le site de La main à la pâte
- L’historique de La main à la pâte
- Un extrait d’entretiens de Georges Charpak avec les éditions Nathan, les 25 et 26 novembre 1995, à la Sorbonne

Une dernière remarque : Georges Charpak avait en 2004 signé la pétition lancée par le CRAP-Cahiers pédagogiques et le Café pédagogique contre la suppression des TPE en terminale...



[1Ces dotations, servant à approvisionner les enseignants en mallettes réalisées par des éditeurs ou dans les circonscriptions, ont joué un rôle essentiel. Plusieurs éditeurs ont contribué à leur création, les accompagnant de guides pédagogiques.

[2Sous la responsabilité de InterAcademy Panel, la fédération mondiale de toutes les Académies des sciences.

[3Pollen, qui rassemble douze pays de l’Union, a pour maître d’œuvre l’équipe française de La main à la pâte, appuyée sur l’École normale supérieure (Paris), et a débuté au 1er janvier 2006.