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N°440 - Dossier "Orthographe"

Enseigner vraiment l’orthographe, une idée neuve ?

Éditorial


Il est, en matière d’enseignement de la langue, un sujet de controverses toujours renouvelées, l’orthographe ! De bons esprits dénoncent régulièrement une baisse du niveau des élèves en orthographe, symptôme d’un échec généralisé de notre système scolaire à inculquer aux élèves les rudiments de la langue française. D’autres, à l’opposé, dénoncent en l’orthographe un instrument de sélection sociale qui n’aurait rien à voir avec la compétence à manier la langue écrite pour communiquer ni pour construire une pensée et élaborer des connaissances. Que de temps perdu pour les élèves, déplorent-ils en outre, à tenter d’acquérir les subtilités d’une orthographe tarabiscotée, un temps qui pourrait être consacré à des domaines de savoir plus importants, si notre orthographe était plus « transparente », plus proche de la transcription de l’oral.
Mais chaque tentative de réforme de l’orthographe s’est heurtée à de puissantes oppositions, et même les modestes rectifications orthographiques adoptées en 1990 semblent rester lettre morte, ignorées des éditeurs et même des enseignants qui ont la charge d’enseigner l’orthographe, après avoir suscité, au moment de leur entrée en vigueur, des protestations indignées. Supprimer l’accent circonflexe de « connaître » ou accepter la graphie phonétique « événement » à la place de « évènement » mettrait-il en péril le « génie de notre langue » ?
Dans des débats où il est facile de verser dans l’excès et la caricature, ce dossier essaie d’apporter quelques clarifications sur les enjeux historiques et sociaux de l’orthographe et les raisons qui en rendent impossible une réforme radicale. Il s’interroge aussi sur la réalité des compétences et des pratiques orthographiques : les élèves font-ils vraiment plus de fautes qu’autrefois ? L’existence aujourd’hui de correcteurs orthographiques associés aux outils d’écriture que sont les traitements de texte peut-il - doit-il - modifier la façon de poser le problème ? Et les attentes en matière de compétences orthographiques sont-elles toujours les mêmes, attentes scolaires des enseignants, attentes sociales des futurs employeurs ? Bref, une orthographe négligée est-elle toujours aussi stigmatisante ?
Une partie importante de ce dossier est consacrée, naturellement, à l’apprentissage et à l’enseignement de l’orthographe. Dans le processus d’apprentissage de la langue écrite, quel est le rôle des règles et quel est celui de la mémorisation directe des formes écrites des mots ? Comment développer, dès le plus jeune âge, la curiosité des élèves pour qu’ils prêtent attention au fonctionnement du code orthographique ? Comment concevoir des interventions d’enseignement efficaces et, le cas échéant, des remédiations lorsque les apprentissages semblent ne pas se faire ? Les propositions variées qui nous sont parvenues témoignent de la volonté de prendre au sérieux cet apprentissage, à tous niveaux de l’enseignement et dans toutes les disciplines, grâce à des ateliers de négociation graphique, des projets d’écriture intégrant un défi orthographique, des travaux de petits groupes conduisant à l’autonomie et l’autocorrection ou encore la réflexion sur les mots pour comprendre des concepts mathématiques.
La conviction qui sous-tend l’ensemble du dossier est qu’il ne faut ni sacraliser la question de l’orthographe, ni la négliger. Donnons dans l’apprentissage de la langue écrite toute sa place à l’orthographe et rien que sa place ! Rien que sa place car l’orthographe n’est pas la langue, et la dramatisation des difficultés orthographiques de certains élèves n’est sans doute pas la meilleure manière de leur permettre d’améliorer leurs performances. Mais toute sa place aussi : automatiser la reconnaissance des mots en lecture et leur graphie correcte en production est nécessaire à un usage rapide et facile du langage écrit et libère l’attention pour le sens. Les performances si souvent vantées des élèves de la IIIe République étaient obtenues par un entraînement intensif, qui occupait une partie considérable de l’horaire scolaire à l’école primaire. Les programmes scolaires ambitieux d’aujourd’hui ont réduit le temps disponible pour l’entraînement orthographique. L’objectif de maîtrise de l’orthographe reste pourtant d’actualité. C’est tout l’enjeu d’une didactique de plus en plus efficace. Elle le sera d’autant plus que tous les enseignants se sentiront partie prenante de ce travail, non en déplorant les « fautes d’orthographe » de leurs élèves, mais en leur montrant, chaque fois que possible, l’utilité de ce code pour mieux communiquer. Nous avons donc voulu ouvrir ce dossier le plus largement possible afin qu’il ne reste pas une affaire de spécialistes et nous espérons que tous les lecteurs y trouveront de quoi nourrir leur réflexion et leurs pratiques.

Hélène Eveleigh et Jacques Crinon