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Colloque "Quelle autorité à l’école" (25 et 26 octobre 2004)

Échanges en atelier à partir du film "Scène 3"

Par Frédérique Landoeuer

Frédérique Landoeuer, enseignante en classe-relais, a présenté dans un atelier du colloque une vidéo montrant des entretiens avec ses élèves. Les extraits analysés ce jour-là montrent comment on peut tenter de leur faire vivre une autorité et des apprentissages qui aident à grandir.

Dans le film on voit Ayad expliquer que pour faire écouter un enfant qui a fait une bêtise, « il faut le frapper, sinon il recommencera ». Il ajoute que les punitions n’ont pas d’impact, et sont dérisoires. Il se contredit : « Il ne faut pas frapper un enfant... Il n’y a que des claques qui vont lui faire entendre raison. Il faut frapper fort d’un coup. Le dialogue ne sert à rien, ni les punitions, il n’y a qu’en faisant mal à son corps et fort qu’il fera cesser ses comportements. »
Sonia illustre ses propos en racontant qu’elle ne s’est pas sentie respectée dans un magasin, et s’est sentie humiliée et injustement regardée. En réponse à cette situation elle a vraiment posé des actes violents : cassé le magasin, tapé la femme. Elle trouve ça normal.

Le culte du rapport de force

On voit bien dans cet exemple que les jeunes associent l’autorité à la force, voire à la violence.
Le rapport de force est pour eux le seul moyen de faire cesser un comportement.
Depuis leur enfance ils sont soumis à ce type « d’autorité » qui se confond avec la violence. C’est en quelque sorte le plus violent qui sera respecté qui aura le dernier mot. Malheureusement cette représentation de l‘autorité est parfois entretenue par des adultes ayant une autorité statutaire et qui emploient ces arguments afin d’inciter les jeunes à cesser leurs comportements « tu ne gagneras pas à ce petit jeu, tu t’épuiseras avant moi... »

Seulement les élèves de classes relais illustrent bien que cette attitude n’est pas suffisante puisque leurs problèmes de comportements n’ont cessé de s’aggraver et ce malgré des sanctions de plus en plus fortes : heures de colle, exclusions temporaires, conseils de prévention, conseils de disciplines donnant lieu à une exclusion définitive, déscolarisation, mesures judiciaires...

Qui sont les jeunes des classes-relais ?

En général, les élèves reçus en classe relais le sont pour des problèmes de comportement grave. L’enquête nationale INRP datant de juin 1998 [1] , basée sur les réponses à un questionnaire envoyé dans à certains dispositifs relais atteste qu’il s’agit de jeunes adolescents vivant des situations familiales ou affectives extrêmement troublées.
Les équipes des établissements ne se servent généralement pas des dispositifs relais pour y envoyer de « simples perturbateurs » mais des jeunes ayant vécu des situations familiales et affectives extrêmement carencées. Le langage de ces jeunes est très pauvre, leur communication inexistante. Il apparaît une absence physique du père dans plus de la moitié des foyers. Beaucoup ont développé un comportement d’impunité, fonctionnent dans l’immédiateté, et sont généralement incapables de supporter la frustration, les limites, les règles et la loi... Leur enfance étant généralement marquée par une succession de ruptures, ils véhiculent la pathologie du lien. De plus, nous observons chez ces enfants des confusions transgénérationnelles. Leur rapport au monde et aux autres est souvent aussi très chaotique. Ils ont du mal à le comprendre à lui donner du sens. Le rapport au monde étant corrélé avec le rapport aux savoirs, l’objet « savoir » aura pour eux peu de sens.
Pourtant, comme les premières relations affectives ont été chaotiques et discontinues, on peut émettre l’hypothèse que certains refuseront, afin de se protéger, de se remettre en lien lors de situations d’apprentissage. Il en résulte aussi qu’il est extrêmement délicat dans un cadre scolaire d’instituer une autorité. Au nom de quoi et de qui parle-t-on en tant qu’enseignant ? À partir de quel grand référent symbolique commun va-t-on organiser la parole, les relations ? Ce constat pousse les politiques, les enseignants et les parents à se laisser envahir par un désir du « retour à l’ancienne autorité qui marchait bien », ce qui est fondamentalement illusoire dans une société qui tend à se désymboliser, qui a perdu les grandes figures politico-symboliques qui permettaient d’organiser les relations.

Le thème des origines

En classe relais je m’attache en tant qu’enseignante en priorité à guider mes élèves afin qu’une modification qui vienne de l’intérieur les pousse petit à petit à transformer leurs comportements.
C’est autour de ce principal objectif que j’organise mon intervention pédagogique.
Le choix de mes thèmes d’apprentissage est ce qui va venir fonder mon intervention. J’articule mes sujets d’études à une autorité qui vise à faire augmenter, à élever.
Les sujets d’étude que je propose portent sur des thèmes non neutres pour eux comme celui des origines : origine de l’univers, du monde, de la vie sur terre de l’humanité. Ces thèmes ont l’avantage de suggérer des questions existentielles qui viennent parasiter la pensée, questions sur la mort la sexualité, les origines, les relations...
Partir de ces questions est pour moi un point essentiel car ce sont celles que se sont posées les hommes depuis l’aube de l’humanité. Les élèves se retrouvent fils et filles des mêmes questions humaines. Ces questions les rattachent à cette longue chaîne généalogique à laquelle on appartient tous en tant qu’humains.
Refaire le lien entre les expériences des hommes du passé et celles d’aujourd’hui rattache les élèves au sens, dans la mesure où cela nous amène à questionner le monde pour tenter de le comprendre afin de pouvoir y agir.

Nous nous sommes introduits dans cette histoire qui nous dit comment les hommes ont réussi à apaiser leurs angoisses, histoire qui nous dit les propositions qu’ils ont faites vis-à-vis de leurs difficultés à vivre ensemble, histoire qui nous a laissé des œuvres auxquelles on peut avoir recours pour mettre des mots, des images sur nos peurs. Histoire à laquelle on appartient tous en tant qu’humains.
Puis nous avons travaillé chaque champ de connaissances qui émergeaient au fil de l’histoire : croyances ancestrales, philosophie, sciences, art... Nous avons fait appel à des chercheurs pour venir répondre à nos questions : un astrophysicien, spécialiste en évolution, Albert Jacquard en tant qu’humaniste... Enfin, nous nous sommes inscrits dans cette histoire par le biais de la création artistique et l’écriture de conte. Ce travail transdisciplinaire à l’énorme avantage de ne pas morceler les savoirs, mais au contraire de les inscrire dans un ensemble appelé « culture ». Il est important de refaire vibrer les connaissances par les questions qui les ont fait apparaître. Considérer la classe comme un lieu où s’accumulent des connaissances qui n’ont ni lien entre elles, ni origines, ce serait en quelque sorte empiler des savoirs morts, desséchés.
Tout ce long cheminement est relaté dans un livret disponible et a donné lieu à un film documentaire intitulé Les enfants du big-bang qui passera sur FR3 régionale début décembre.

L’autorité

Travailler à partir des thèmes qui ont fondé l’humanité a pu me permettre de faire travailler les élèves sur eux-mêmes.
Ils ont su indéniablement reconnaître dans tout ce travail les finalités supérieures qui ont fondé mon autorité. Ils ont accepté les débats durant lesquels ils ont pu exercer leur jugement critique, accepter d’être remis en question. Au départ ils me demandaient souvent mon avis.
Je n’ai cessé au quotidien, de les habituer avant de faire un choix, d’apprendre à mesurer les conséquences afin d’évaluer s’ils étaient capables ou non de les assumer.

Pour conclure je pense que ce travail les a outillés pour agir, les trois concepts essentiels pour moi étant ceux de prise de conscience, d’honnêteté (avoir l’honnêteté de reconnaître ce que l’on fait) et de responsabilité (assumer les conséquences de nos actes).
Ce long travail s’inscrit dans la durée, n’est pas magique et produit des effets qui ne sont pas immédiatement visibles. Je pense qu’un milieu éducatif digne de ce nom doit s’efforcer de permettre à nos jeunes élèves de tâtonner en toute sécurité.

La position de l’enseignante est forcement l’exemplarité : Je suis garante du cadre et je protège la circulation de la parole. Ils m’ont souvent dit « toi tu ne lâches jamais l’affaire » pour eux j’apparaissais comme une adulte qui ne renonçait jamais.

Cette attitude me demande d’avoir une grande confiance dans les pouvoirs socialisants de mes thèmes d’apprentissages. Beaucoup de travail personnel de recherche est nécessaire, je dirais presque au quotidien, pour assumer ces responsabilités. Je ne peux prétendre élever mes élèves, sans m’élever moi-même. Cette démarche s’accompagne de nombreuses remises en questions parfois violentes, l’analyse de ma pratique est aussi presque quotidienne. J’avoue avoir beaucoup évolué personnellement et professionnellement avec ce type d’élèves qui nous questionnent au quotidien.

Frédérique Landoeuer


[1(1998-1999) Les classes relais - Réunions inter-académiques des acteurs des classes relais. EN/PJJ.