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N° 510 Des tâches complexes pour apprendre

Du « ça sert à quoi ?... » au « connais-toi toi-même »

Loïc Braida -Enseignement agricole

26 janvier 2014

Une conviction anime les responsables de ce centre de formation de l’enseignement agricole en Lozère : la mise en œuvre de situations complexes pour apprendre passe aussi par la prise en compte de la complexité des personnes en formation, pour développer des compétences psychosociales autant que disciplinaires.


« Les maths, ça sert à rien ! », « C’est quoi ce “Molière”, il parle trop chelou ! », « M’sieur, pourquoi faudrait apprendre toutes ces dates, moi j’vais reprendre l’exploit » [exploitation agricole, ndlr] de mes parents, ça va pas me servir ! » Que répondre à ces « paroles d’élèves », expressions directes et sans filtre de leur appréciation du sens des apprentissages scolaires ? Comment leur expliquer que l’éducation va au-delà du « saucissonnage » disciplinaire ? Comment les amener à entrevoir les logiques, les stratégies, les projets qui sont formulés pour eux et qui les dépassent, au sens propre comme au figuré ? Le débat concernant la construction du sens à l’école n’est pas nouveau. Toutefois, ces questions de sens restent centrées autour des savoirs « savants », laissant très souvent de côté des dimensions plus personnelles, davantage éducatives (et non plus seulement pédagogiques).

Depuis le début des années 1970, SupAgro Florac (anciennement Centre d’expérimentation pédagogique) propose aux équipes éducatives de l’enseignement agricole l’accueil de classes sur le territoire lozérien. Au-delà des seules compétences disciplinaires, il est proposé aux équipes éducatives un travail plus spécifique concernant le développement de compétences émotionnelles et psychosociales des acteurs de ces stages (« stages élèves », « stages Activités physique de pleine nature », « stages expression et socialisation »). L’équipe de formateurs de formateurs de SupAgro propose dans cette optique l’accueil de groupes-classes et de leurs « éducateurs » (enseignants, personnel de la Vie scolaire) sur une période d’une semaine avec pour chacun un objectif de découverte de nouveaux territoires de sa personne et de sa relation aux autres, à son environnement.

Ainsi, depuis une douzaine d’années, l’accueil d’apprenants en difficulté sociale et scolaire a pris le pas sur l’accueil des seules « classes de découverte ». Ce qui était à l’origine un outil pédagogique au service du développement de compétences disciplinaires s’est peu à peu transformé en médiateur éducatif au service du développement de compétences transversales (émotionnelles, psychosociales, sociales). L’environnement, qui était objet d’étude à l’origine, devient alors sujet, partie prenante dans le dispositif éducatif. Il devient support de formation, prétexte de situations mettant préférentiellement en avant le développement personnel.

Les apprenants et les équipes éducatives sont accueillis sur le territoire par les formateurs de SupAgro qui les prennent en charge du lundi au vendredi. Jeunes et adultes sont invités à se mettre en projet en s’insérant dans le dispositif. Les acteurs de ce stage se répartissent en groupes et s’engagent dans l’exploration de deux éléments naturels en particulier ainsi que dans la construction d’un outil de restitution pour partager ces expériences avec le reste du groupe. Un ensemble d’activités de découvertes thématiques du territoire sont proposées tout au long de cette semaine. L’environnement lozérien permet d’envisager ces activités de découverte sous des angles variés par l’exploration sensible et rationnelle des éléments naturels : air (paysages : randonnée, VTT), eau (milieu aquatique : spéléologie, canoë, canyoning), terre (roches : escalade, via ferrata, spéléologie) et feu (roches : escalade, spéléologie).

Bien évidemment, les activités supports proposées ne sont pas neutres d’un point de vue émotionnel

  • elles sont réalisées en groupe et s’appuient sur le collectif, sur l’entraide, sur l’écoute ;
  • elles ne sont pas courantes (et le plus souvent inédites pour les personnes concernées) ;
  • elles comportent une prise de risque ;
  • elles impliquent une démarche de gestion des peurs, des angoisses, des doutes ;
  • Elles ménagent une marge de progression variable que chacun peut investir à son gré ;
  • Elles ont un « début » et une « fin » clairement identifiables.

Il est postulé que l’ensemble de ces caractéristiques favorise l’émergence des émotions par une approche sensible des éléments, vécue de l’intérieur. Il s’agit moins d’une recherche de confrontation avec les éléments qu’une démarche de compréhension de la personne sur l’élément et réciproquement, en une sorte de médiation organisée entre la personne et son environnement.

Chacune des activités réalisées est jalonnée de temps de questionnement et de capitalisation personnels des ressentis individuels (ateliers d’écriture, Land’Art, méditation, sculpture, photo...) Ces supports ont pour objectif de cristalliser l’émotion en la matérialisant pour la mettre à distance et permettre à la dimension cognitive (la part rationnelle de l’esprit) d’y avoir accès. Chacun a, dans ces conditions, l’opportunité de pousser une limite qu’il imaginait avoir, à priori, qu’elle soit d’ordre physique (au cours des activités) ou plus « traditionnellement » scolaire (écriture, lecture, organisation des ressources, des idées...).

Ce dispositif a permis l’accueil de nombreux groupes au cours de ces douze dernières années avec des résultats unanimement jugés positifs par les apprenants, les équipes éducatives et les formateurs et des conséquences notables sur les attitudes et les comportements des différents acteurs de la relation éducative.

Loïc Braida
Formateur de formateur à l’Institut d’éducation à l’Agro-environnement (SupAgro Florac) Chercheur associé au Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique, Education et Formation (LIRDEF, EA 3749)


Référence
Braïda, L. et Vidal, M. (2013). Quand l’environnement devient support de formation : impact de pratiques éducatives sur le développement du sentiment d’efficacité personnelle de jeunes en formation. Cahiers du CERFEE, n°33, Juin 2013.

Voir en ligne : Le numéro "Situations complexes pour apprendre"

Indispensable pluridisciplinarité

Dès 1960, l’enseignement agricole a promu la pluridisciplinarité comme modalité éducative nécessaire pour embrasser la complexité née des interactions entre objets et enjeux naturel, scientifique, technique, professionnel, économique, culturel et social. Le postulat est que la compréhension de certains objets (exploitation agricole, paysage, biodiversité, environnement, développement durable, citoyenneté) ne peut être envisagée sans croiser les regards experts des disciplines qui jalonnent le parcours scolaire des élèves. S’en est suivi un ensemble de pratiques et d’organisation du temps et de l’espace destinées à favoriser le chevauchement des prismes au travers desquels les apprenants sont invités à observer et à appréhender le savoir : plages horaires et salles dédiées, pédagogie de projet, immersion dans les environnements (physique et social), etc.
Pour plus de détails, nous invitons le lecteur à consulter le rapport de l’Inspection de l’Enseignement agricole (2000) sur la mise en œuvre de la pluridisciplinarité.