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Des traditions à bousculer

Danielle Béchennec, Liliane Sprenger-Charolles

Les recommandations orthographiques de 1990 n’ont pas disparu dans les sables du conservatisme, deviennent la règle pour les dictionnaires, l’Éducation nationale, les éditeurs jeunesse. Une nouvelle occasion de faire le point sur la longue histoire de l’orthographe française.

Les études récentes indiquent que la transparence de l’orthographe facilite l’apprentissage de la lecture. Apprendre à lire en anglais nécessite plus de temps qu’en espagnol, en italien, en finnois, en allemand, et même en français, langues qui ont des orthographes moins complexes.

La peinture de la voix

Ce sont des arguments nouveaux en faveur d’une simplification de notre écriture. Celle-ci devrait être, autant que faire se peut, « la peinture de la voix », comme l’a écrit un écrivain et académicien célèbre, Voltaire. Or, la langue orale évolue. Pour rendre l’écrit proche de l’oral, il faudrait donc modifier régulièrement notre orthographe. Il aurait fallu, par exemple, écrire « sonner » comme « sonore » et « sonate », les deux « nn » n’étant que la trace du fait que, jusqu’à la fin du XVIe siècle [1], le « on » de « sonner » s’est prononcé comme le « on » de « mouton ». Des simplifications de ce type ont été acceptées dès les premières éditions de l’Académie au XVIIe siècle, par exemple :

  • suppression des lettres muettes : le « d », le « b » ou le « p » dans adjouster, adveu, debvoir et escriptur [2], le « h » dans autheur ou authorité… ;
  • simplification des lettres grecques : « ch » (dans scolarité), « ph » (dans flegme, détrôner), et « y » (dans ceci, ici, voici, asile, abîme, analise, paroxisme) ;
  • remplacement de « oi » par « ai » (je chantai en français et non je chantoi en françois) ;
  • remplacement de la graphie « ign » par « gn », comme dans montagne (mais il restait oignon… au moins officiellement jusqu’en 1990 !) ;
  • suppression des consonnes doubles, soit parce qu’elles signalaient une ancienne voyelle nasale, soit parce qu’elles servaient à indiquer, quand elles suivent un « e », que cette voyelle se prononce « é » ou « è », ce « e » pouvant être marqué par un accent [3] (voir les rectifications de 1990 pour les verbes en -eler et -eter et leurs dérivés en -ement sur le modèle de geler / je gèle ou acheter / j’achète) ;
  • remplacement des « es » et « ez » utilisés pour signaler que le « e » se prononce « é » ou « è » (comme dans estre et amitiez qui deviennent être et amitié), mais il reste des traces de l’ancienne orthographe dans chez et nez ;
  • le son « an » devrait être systématiquement noté « an »… et non « an » ou « en » (ces deux orthographes s’expliquant en partie par des différences de prononciation qui se sont perdues, et non uniquement par l’étymologie)…

La référence pour les enseignants

Dans l’édition de 1740, 5 000 des 18 000 mots du Dictionnaire de l’Académie sont ainsi corrigés. Malheureusement, l’édition de 1835 a rétabli d’anciennes orthographes (par exemple analyse, paroxysme) certaines ayant rapidement disparu (comme rythme écrit rhythme, aphte écrit aphthe, phtisie écrit phthisie, et diphtongue écrit diphthongue). Les propositions de modifications de l’orthographe faites en 1901 et en 1935 n’ont, elles, jamais été appliquées. Par contre, les rectifications proposées en 1990 par un groupe d’experts et acceptées à l’unanimité par l’Académie française sont progressivement prises en compte par les éditeurs de dictionnaires et dans l’éducation. Si elles n’ont pas l’ampleur de celles de 1740, elles rectifient quelques incohérences de notre orthographe et peuvent faciliter l’apprentissage de la lecture et de l’écriture pour tous les enfants, en particulier pour ceux qui sont le plus en difficultés. Depuis juin 2008, la nouvelle orthographe est devenue « la référence » dans l’Éducation nationale (Bulletin officiel hors-série n° 3 du 19 juin 2008). Pour l’enseignement au collège, le Bulletin officiel spécial n° 6, 2008 (28 août, avec l’accent circonflexe !) indique : « Pour l’enseignement de la langue française, le professeur tient compte des rectifications de l’orthographe proposées par le rapport du conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française (JO du 6 décembre 1990) ».

Les afaires du filosophe

D’où viennent les résistances qui freinent les réformes actuelles ? Ferdinand Brunot écrit dans son Histoire de la langue française publiée dans le premier tiers du XXe siècle : « Le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique, ni par l’histoire. […] Il se fonde sur une tradition relativement récente, formée surtout d’ignorance ». Dans une lettre ouverte au ministre de l’Instruction publique en 1905, il précisait : « Quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, et malgré Corneille, on voulut que cette orthographe distinguât “les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes”… On la fit donc si étymologique et si pédante qu’elle eût suffi, à elle seule, à discréditer le Dictionnaire (charactère, phase, prez, advocat, advis, toy, sçavoir…) ; ses contradictions (abbattre et aborder, eschancrer et énerver) la rendaient inapplicable ; on inaugurait magnifiquement le système d’exceptions aux exceptions qui dure toujours. […] Il y a aux réformes une objection. […] Si désormais l’orthographe est changée, la lecture des livres imprimés avant la réforme sera rendue un peu plus difficile. […] Pareille illusion se comprend chez ceux qui n’ont jamais ouvert que des éditions scolaires, ou qui oublient que le texte de la Collection des Grands Écrivains est publié dans une orthographe uniformisée, rajeunie, truquée, où on a juste laissé “oi” en souvenir du passé. Mais cette orthographe est celle de la maison Hachette et cie. Elle n’est ni celle de Corneille, ni celle de Molière, ni celle de Pascal, ni celle de Bossuet… Qu’on se reporte aux manuscrits, quand ils existent, ou aux éditions, soit originales, soit faites d’après les éditions originales ». Par exemple, dans les écrits du filosofe Voltaire, on trouve phisionomie, panchans (Candide, Éd. 1759) ou encore afaire, horible, il n’ariva, arêter (Voyage de Scarmentado, Éd. 1778) et, dans les registres de l’Académie française de 1771, Clédat a relevé fames, chapèle, laquèle, éxécuter, oficiers, abé. Il est bien temps d’en rester là de nos « préjugés orthographiques »…

Danielle Béchennec, Liliane Sprenger-Charolles
CNRS et université Paris Descartes (PRES Sorbonne-Paris-Cité)


Références
Nina Catach (dir.), Dictionnaire historique de l’orthographe française, Larousse, 1995.

Ci-dessous, un document présentant les recommandations orthographiques de 1990 proposé par les auteures, à télécharger (format pdf).


[1Et encore dans certains coins du sud de la France !

[2Mais il y a eu quelques oublis : le « p » de « compte », « sculpteur », ou de « baptême ».

[3L’utilisation de « e » suivi par une consonne double s’explique par le fait que pendant longtemps, l’accent a servi à noter un accent tonique sur les mots, comme en espagnol. Quand cette notation est devenue inutile, l’accent a été utilisé sur les « e » qui se prononcent « é » ou « è ».