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Entretien avec François Taddéi

Des racines et des ailes

Publication n°506 - À l’école de la bande dessinée

François Taddéi est généticien et ingénieur de formation, aujourd’hui directeur du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI). Entretien au carrefour du réel et de l’imaginé, des petits chevaux et de la poésie des sciences.


Quelle est la première chose que vous ayez apprise et dont vous gardez le souvenir ?

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Mon premier souvenir, en voilà une question difficile. Mon premier souvenir... Je sens qu’il s’agit d’une chose à la fois profonde et enfouie loin, très loin. Peut-être que c’est un sentiment. Le sentiment d’être respecté. Le sentiment que ces adultes aimants me faisaient confiance. Ce n’était pas rien, cela. J’étais petit. Et pourtant ils posaient sur moi un regard qui n’était pas effleurant, mais qui me rendait déjà grand.
Et à cette époque-là, qu’est-ce qui vous aidait à apprendre ?

À quatre ans, j’épuisais ma babysitteur avec des parties de petits chevaux ! Il me semble que tout ce qui relevait du jeu m’aidait, le jeu dans toutes ses dimensions. C’est ce qui créait chez moi l’envie de faire, la motivation. Finalement, ça n’a guère changé. Je connais toujours bien cette impression de réaliser des choses avec plaisir. Sans rien qui pèse. C’est le flow. Ce sentiment de bienêtre, vous le connaissez surement aussi, qui nous envahit lorsque l’on trouve ce qui nous correspond exactement. Lorsqu’on « l’a trouvé », plus précisément. Et qu’on n’a plus qu’à suivre le courant dans lequel il nous entraine. Que l’on ne voit plus passer le temps.
Le jeu, oui. Jeu formel ou jeu informel, les deux. Le jeu formel des échecs ou du sport, qui procurent le même type de plaisir : le plaisir d’explorer le monde sans conséquences.

Effectivement, la différence entre jouer et vivre, ce sont les conséquences.

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Absolument, et là, ça change tout. Notamment parce qu’on n’est pas tout seul. Alors pour pouvoir continuer à jouer dans la vie, pour jouer le mieux possible avec les autres, il faut poser un cadre clair et librement consenti : le cadre du respect, le cadre d’une liberté juste. À l’intérieur de ce cadre, on peut alors explorer, se rencontrer. La seule limite, c’est de ne rien faire qui nous obligerait à créer une nouvelle règle. Oui, c’est ça le respect. Dans la recherche, on a le droit de trouver une nouvelle pièce, une nouvelle dimension au jeu. C’est ce qui va amener un nouveau regard, à faire reculer les limites aussi, c’est bien le but. Mais il s’agira de sortir du cadre sans sortir du respect. Et ce respect-là, il induit la confiance, on reçoit alors les deux, d’emblée. On reçoit les autres et on est reçu spontanément.

Cet aspect est tout à fait valable dans les échecs aussi, où l’on joue contre l’autre. Il peut être pénible de perdre et plus encore de faire perdre la face à l’autre, j’en ai fait la si amère expérience quand j’étais jeune que je n’ai plus recommencé. D’où l’importance, là aussi, d’un cadre qui donne envie et qui protège l’adversaire, en fait un partenaire.

Les jeux formels, avec leurs règles à suivre, leurs contraintes qui font naitre le plaisir de l’exploration cadrée, je vois bien tout cela. Mais le jeu informel, où le situez-vous ?

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Je dirais bien qu’il s’agit d’une attitude par rapport à la vie, qui va vers des moments ludiques et agréables. C’est une manière de chercher les limites aussi, alors je ne dis pas que ce n’est pas sans risques. En tout cas, tout cela, c’est partout qu’on peut le rencontrer. Cela engage à une posture particulière dans tous les domaines. La recherche, scientifique je veux dire, elle aussi relève bien du jeu. Elle ouvre à une infinité de possibilités, à une infinité de coups, si l’on rapproche cela des échecs. C’est parmi cette infinité qu’il faudra faire des choix. Avant de continuer à jouer.

 

 

De jouer avec l’autre, encore.

Oui. Et d’apprendre l’autre en jouant avec lui. En grandissant, le jour où je me suis rendu compte que mon propre fonctionnement n’était pas celui de tout le monde, j’ai été très surpris. Je n’avais même pas imaginé l’hypothèse ! Mais j’ai alors pu découvrir peu à peu comment cela se passait pour eux, et chercher comment je pouvais adapter mon jeu au leur. C’est bien là que commence l’aventure humaine.

 


L’aventure... Cela donne un rapport particulier à l’erreur aussi, non ?

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Tout à fait. En biologie, on dit que sans erreur, il n’y a pas de changement, pas d’évolution. Sans même parler d’erreurs, c’est donc tout ce qui n’est pas dans le cadre qui crée l’évolution de nouveaux possibles. Alors l’anomalie va avec l’exploration, est exploration, à la manière des enfants qui n’ont pas de cartes, pour qui tout est imprévu, excitant. Au fond, je crois que je suis resté enfant, puisque les enfants naissent chercheurs !

 

 

 

 

 


Les sciences ont été, sont, votre intérêt premier. Sont-elles chez vous une passion exclusive ?

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Je crois beaucoup au contraire à l’importance de pouvoir jongler avec des dimensions multiples. Depuis quelque temps, je me suis mis à écrire des poèmes, par exemple. Cela m’amène à me poser des questions nouvelles, m’apporte des réponses nouvelles. C’est sûr que l’art et la poésie ouvrent les cadres. Comme le dit le regretté François Jacob, on a les sciences de jour, celles où règnent le vrai et le faux, et les sciences de nuit, celles où l’on explore l’inconnu et où on lui donne un début de réalité, celles où tout est magnifiquement possible. Sciences de jour et sciences de nuit. Des racines et des ailes.

Propos recueillis par Christine Vallin

Voir en ligne : Notre article sur le Centre de recherches interdisciplinaires