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N° 520 - École et milieux populaires

Des élèves plus prioritaires que d’autres

Florence Castincaud et Jean-Pierre Fournier


Les hasards du calendrier font paraitre ce dossier peu après les tragiques évènements du 7 au 9 janvier 2015 qui ont suscité des discours forts où il était question de valeurs et d’exigence. Nous voulons redire ici que ces valeurs, pour être crédibles, demandent que l’école se mobilise contre toutes les exclusions, et en particulier l’exclusion sociale dont elle hérite et qu’elle reproduit.

L’échec se construit peu à peu, au fil d’une conjonction de facteurs, disent les sociologues. Il arrive qu’on ait l’impression d’assister en direct à cette construction.
Décembre 2014, conseil d’une classe de 5e. Vient le cas de Brady. Le bulletin s’affiche au tableau, impitoyable : 5, 6, 8 de moyenne dans toutes les matières. Les enseignants sont unanimes : il ne fait pas son travail, ne participe pas, ne comprend pas. Cela mérite au moins un avertissement travail.

Un professeur intervient. Ce n’est pas le professeur principal, mais il a parlé avec Brady, il est bien le seul. L’an dernier, il y avait, au moins, les heures d’accompagnement personnalisé où Brady anticipait sur les cours à venir, en français et en maths ; il avait bien du mal, mais s’y mettait avec ardeur. Il a terminé l’année en difficulté, pas démotivé. Cette année, plus rien. Il faut «  suivre  », et Brady est perdu. Il ne le dit pas, il fronce les sourcils, il tient encore la corde, pour combien de temps ?
On renonce à l’avertissement, on ne sait pas quoi faire d’autre.

Ce dossier est dédié à tous les Brady de nos classes. Certains auront bien sûr un parcours réussi, qui renforcera la croyance dans le pouvoir de l’école de valoriser le mérite. On lira de tels témoignages dans ce dossier. Mais combien d’autres, ceux que les statistiques PISA nous obligent (en vain ?) à voir, en sortiront persuadés d’être nuls, usés par tant de temps passé à échouer ?

Si Brady était enfant de classe moyenne, ses parents, sans doute, feraient ses devoirs avec lui (ou parfois à sa place), exploreraient diverses possibilités, lui feraient donner des cours, chercheraient avec lui le parcours scolaire le plus favorable.
Mais que fait l’école ? C’est la question que nous nous posons ici.

Que faire si l’on ne se satisfait pas d’une école où tout (ou presque) serait joué depuis le berceau, en dépit de la bonne volonté des acteurs ?
Notre réflexion n’est pas exempte de paradoxe. Nous disons à la fois : gare aux catégories, aux idées préconçues. Ne plaquons pas sur les élèves des images toutes faites selon leur origine, leur milieu social en particulier. Et en même temps : prenons conscience de la spécificité des enfants de classes populaires et de leur rapport à l’école, voyons ce que nous faisons spécialement avec eux pour dénouer les malentendus, travailler les implicites, garantir leurs droits, lutter contre les disqualifications dont leurs parents ont trop souvent été victimes.

De quoi s’agit-il alors ? Avoir un regard aiguisé, mais se garder de systématiser ; travailler en acceptant de considérer les rapports de classes à l’intérieur de l’école, tels qu’on peut les analyser au XXIe siècle, sans scléroser leur réflexion en dogmes. Plutôt en la traduisant en pratiques, obstinément.

Florence Castincaud, professeure en collège
Jean-Pierre Fournier, coordonnateur et formateur en éducation prioritaire

Sur la librairie

 

École et milieux populaires
Le mythe de l’égalité républicaine, nous n’y croyons plus trop, nous savons bien que certains élèves «  sont plus égaux que d’autres  ». Nous ne sommes pas naïfs. Mais pour la plupart, enseignants et acteurs de l’éducation, nous pensons travailler à la promotion de tous et souhaitons souvent pouvoir «  compenser  » les inégalités.