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N° 520 - École et milieux populaires

« De l’éducation musicale vraiment populaire »

Entretien avec Juliette

Juliette vient de composer une comédie musicale pour le CRÉA, une troupe artistique d’enfants et adolescents unique en son genre. L’occasion rêvée de rencontrer une chanteuse authentique et généreuse.

Comment êtes-vous entrée dans l’aventure du CRÉA ?
Le CRÉA et moi, nous avons un musicien en commun. C’est comme ça qu’on s’est rencontrés. J’ai écrit la musique du spectacle Les Indiens sont à l’Ouest. C’était la première fois que j’écrivais autant pour les autres. Ces gamins ont un bon niveau, ils travaillent beaucoup, il ne s’agit pas de leur écrire des «  lalala  » ! J’ai aussi travaillé sur les textes avec l’un des codirecteurs, Christian Eymery, pour qu’ils collent mieux avec la musique. J’ai apporté quelque chose de plus «  chanson  » à leur répertoire. En revanche, je n’ai pas participé du tout au travail de mise en scène.

Que pensez-vous que cette expérience collective a apporté aux jeunes qui y sont impliqués ?
J’ai été bouleversée par ce projet. Les jeunes sont pris sans sélection à l’entrée, c’est la base. Ensuite, le groupe se crée, en partie grâce à l’implication des chanteurs les plus anciens auprès des nouveaux. Les jeunes sont responsabilisés, on leur fait confiance. C’est gratifiant d’être impliqué dans une création. On arrive à obtenir beaucoup d’eux. Pourtant, ce sont des adolescents entre 11 et 17 ans. À cet âge, les relations garçons-filles, ce n’est pas facile. Eh bien Didier Grojsman (NDLR : directeur musical du CRÉA), lui, il arrive à leur faire danser le tango ! Cet homme est un mystère.

Juliette et Didier Grojsman, directeur du CRÉA. ©CRÉA

La direction de groupe est parfaite. Chacun a sa place, il n’y a pas de star, tout le monde chante. Et si l’un vient à être malade, on peut le remplacer sans difficulté : ils connaissent tous tout le texte. Ils font même chanter les garçons en train de muer, les «  poildingues   » comme ils les appellent. Les jeunes abattent du boulot, mais dans la bonne humeur. Leur autodiscipline est magique. Par exemple, tout le monde part une quinzaine de jours en été pour monter le spectacle. Eh bien, on n’a pas besoin de jouer de la trompette le matin pour les réveiller, les mômes : ils sont dans la salle à 9 heures !

C’est de l’éducation musicale vraiment populaire, bien plus que les conservatoires, plutôt comme les fanfares du Nord, qui ont formé des générations de musiciens, ou comme au rugby. C’est impressionnant de voir un tel collectif en marche. On apprend que l’on n’est pas seul au monde. Ça fait des mômes équilibrés, qui vont très bien. Et le résultat est magnifique. Mais le CRÉA risque de disparaitre, faute de subventions suffisantes. Alors que ça participe à la paix sociale ! Ils devraient, au contraire, pouvoir accueillir plus de mômes et essaimer.

La troupe du CRÉA. ©CRÉA

L’école a-t-elle eu une part dans votre parcours artistique ?
Pour moi, l’éducation artistique, ça a été en famille. Mon père était musicien. Et ma grand-mère a insisté pour que j’apprenne la musique. J’ai commencé le piano à 6 ans, ça ne me plaisait pas beaucoup. Puis, à 11 ans, j’ai eu une nouvelle professeure, plus jeune, plus ouverte et de son temps. Je pouvais choisir des partitions à jouer. C’est important, à cet âge-là. Il ne faut pas être démago avec la culture des jeunes, mais ne pas avoir de mépris non plus : le penser plutôt comme un échange de cultures, la leur contre la nôtre, pour leur ouvrir des univers.

Je trouve aberrant que l’éducation culturelle et artistique soit la dernière roue du carrosse à l’école. Il faut une véritable remise à plat des contenus des enseignements, sans spécialisation excessive, pour éviter l’ennui. Quand je repense aux attentats de début janvier, je ne peux m’empêcher de me dire que la République a abandonné certains de ses enfants. La réponse, ce n’est pas d’ajouter plus de maths ou de morale. La réponse, c’est plus de culture, parce que c’est important pour éveiller la curiosité, pour donner des clés qui permettront de forcer les serrures.

Propos recueillis par Cécile Blanchard


Le CRÉA

Créé en 1987 à Aulnay-sous-Bois, le CRÉA est dirigé par Didier Grojsman et Christian Eymery, parrainée par Natalie Dessay. Enfants, jeunes et adultes issus de tous les milieux sont accueillis sans sélection préalable pour une pratique du chant et des arts de la scène de haut niveau, mêlant plaisir et exigence, et encadrée par des professionnels. Le chant devient prétexte à une éducation globale valorisant l’écoute, la concentration, le respect, le partage.

Les Indiens sont à l’Ouest. Comédie musicale composée par Juliette et interprétée par le CRÉA. Théâtre du Châtelet, du 2 au 4 avril 2015.

Sur la librairie

 

École et milieux populaires
Le mythe de l’égalité républicaine, nous n’y croyons plus trop, nous savons bien que certains élèves «  sont plus égaux que d’autres  ». Nous ne sommes pas naïfs. Mais pour la plupart, enseignants et acteurs de l’éducation, nous pensons travailler à la promotion de tous et souhaitons souvent pouvoir «  compenser  » les inégalités.


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