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L’actualité éducative du N°397/398 - Octobre 2001

Conjurer la mort et construire la paix

Les attentats vus de nos écoles : Interrogations et réflexions

Au lycée, les élèves de seconde de Pierre Madiot semblent partagés entre l’incrédulité et l’analyse. Mais il faut d’abord conjurer les images de mort que la télévision leur a transmises et à laquelle la monstrueuse mise en scène des terroristes donne les dimensions d’une tragédie planétaire.

Quand nos élèves reviennent en classe, au lendemain du 11 septembre, il n’est pas pensable de reprendre le fil du programme comme si de rien n’était.

L’attentat retransmis quasiment en direct par les télévisions du monde entier, s’il a d’abord rencontré notre incrédulité, n’a ensuite appelé aucune sorte de réserve quant à sa dénonciation. Les symboles que cette agression prétend atteindre disparaissent derrière le caractère sanguinaire d’un acte qui ne vise qu’à faire la démonstration de ses capacités de destruction.

Il fallait donc, en classe, redonner à la parole son rôle qui permet d’exorciser la vision de cette terrifiante boule de feu et de l’homme qui tombe du centième étage... Et tout qui s’écroule... Les cinq mille personnes ensevelies sous les gravats dans un grondement interminable. L’homme qui tombe en tournoyant, qui se laisse tomber comme un pantin disloqué.

Arrêt sur image. Cet homme symbolise l’horreur à lui seul : non seulement le voilà victime d’un ennemi sans visage, mais la télévision lui vole en quelque sorte sa mort en la donnant à voir au monde entier. Ces images passées en boucle sont alors aussi destructrices que l’écroulement des twin towers : pour le monde, elles prophétisent l’apocalypse, et pour chacun : l’exécution sommaire.

Les élèves de ma classe de seconde semblaient attendre ce moment d’échanges parce qu’ils avaient autant à dire qu’à écouter et que malgré l’émotion, ils avaient besoin de parler pour comprendre. Alors, nous sommes revenus sur l’idée que si la guerre est une folie, même si on peut lui trouver des raisons, cet attentat, qui n’est pas la guerre, est pire encore : il n’offre pas d’autre perspective qu’une violence absolue ; ses auteurs se sacrifient et ses commanditaires se cachent : il interdit toute espèce de négociation.

Il était nécessaire de dire, sans passion, qu’opposer le monde « civilisé » aux barbares d’autres rives est aussi dangereux que d’opposer le bien au mal, la chrétienté à l’Islam, et pas moins que de donner une excuse aux assassins. Si les injustices qui déchirent le monde sont inacceptables, l’injustice qui tue aveuglément ne peut en effet que rendre le malheur irréversible.

Il était enfin indispensable de ne pas abandonner le terrain aux extrémistes ni aux inconscients prêts à pavoiser à l’idée que le bourreau serait devenu victime.

Au moment où, afin de construire la paix, nous devons aborder l’éducation civique juridique et sociale et continuer à aller à la rencontre des grands textes fondateurs de la pensée humaine, il était de notre devoir de relire l’événement avec nos élèves pour lui donner un autre sens que celui qui se trouve attisé par l’orgueil lorsque, pris en défaut dans ses certitudes, terrassé par l’émotion, traqué dans son avion-forteresse, le chef du plus grand État du monde erre à la recherche d’une analyse et qu’il ne trouve rien d’autre à proférer que la promesse de prouver les dimensions « illimitées » d’une puissance contestée.

Pierre Madiot, Lycée de Guérande.