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N° 509 Ce qui fait changer un établissement

Changer l’établissement pour changer le système éducatif

Paul Robert

Entre les initiatives du professeur dans sa classe et les prescriptions nationales de l’institution, l’établissement est un niveau où peut s’engager une action collective, avec des outils comme le conseil pédagogique. Mais le changement passe aussi par l’adhésion du plus grand nombre au projet engagé.

«  Qu’est-ce qui fait changer un établissement ?  » Sous cette forme, la question qui forme le thème de ce dossier semble supposer que le changement serait bénéfique par essence et apporterait nécessairement un mieux. On irait, grâce au changement, vers plus d’efficience, plus de cohérence, plus de satisfaction. Cette conception du changement s’oppose pourtant à une vision, largement partagée dans le monde enseignant, selon laquelle tout va de plus en plus mal dans une école de plus en plus laxiste, abominable pourvoyeuse d’ignorance, qui cède de plus en plus de terrain aux forces mauvaises du modernisme, du libéralisme, du capitalisme, du communautarisme et de bien d’autres «  ismes  » tous plus menaçants les uns que les autres et contre lesquels la seule attitude à adopter est une résistance farouche, arcboutée sur la certitude qu’avant c’était mieux et qu’il faut défendre pied à pied les derniers lambeaux d’un monument qui s’est effrité de toutes parts.

La puissance du conservatisme

Quiconque veut se faire l’artisan du changement, avec la conviction qu’il faut construire une école plus juste, plus accueillante à tous, plus efficace pour tous, une véritable maison commune du savoir et des compétences où chacun trouvera la voie de réussite qui lui correspond et qui l’amènera à trouver ensuite sa place dans la société, quiconque veut dans son établissement initier des changements positifs conformes aux valeurs que je viens d’évoquer ne doit pas méconnaitre la puissance de ce conservatisme, nourri d’idéologies d’obédiences fort diverses aux connivences hasardeuses et souvent paradoxales mais aussi de l’amertume engendrée par une kyrielle de réformes inachevées, inabouties, abandonnées quand elles commençaient à peine à porter des fruits. Sur ce dernier point, reconnaissons-le, la dernière décennie a été généreuse ! Espérons que cette époque soit définitivement révolue et que nous entrions enfin dans une ère de pilotage clair, aux valeurs fermement établies et aux méthodes congruentes.

Des objectifs nationaux clairs

Car c’est avant tout ce dont les acteurs de l’Éducation nationale ont besoin, à tous les échelons : des objectifs forts fixés par la nation à son école pour un temps suffisamment long, et des ministres s’employant à les mettre en œuvre avec constance et détermination. Des lois d’orientation sont donc nécessaires, à condition qu’elles ne se succèdent pas à intervalles trop rapprochés au gré des changements de majorité. Seize ans ont séparé celle de 1989 de celle de 2005. Huit ans vont séparer la nouvelle loi dite de refondation de la précédente. Est-ce à dire que la loi de 2005 avait donné tout son lait et qu’il fallait absolument la «  réformer  » ? Je n’en suis pas sûr. Mais l’on peut en revanche affirmer qu’elle avait été largement décrédibilisée par ceux qui furent chargés de la mettre en œuvre, pourtant de la même majorité que ceux qui l’avait promulguée… «  Refonder  » donc pourquoi pas ? Si ce terme révèle la volonté de construire l’école de demain sur un socle qui soit résistant à toutes les secousses politiques, quelle que soit leur amplitude, et à tous les travaux de sape, quelle que soit leur origine. Il faut donner crédit à notre actuel ministre d’avoir eu à cœur de rechercher le consensus le plus large pour conférer à cette assise toute la solidité et, on l’espère, la pérennité nécessaire à l’accomplissement du véritable changement.

Celui-ci ne s’opèrera que sur le terrain, ne nous berçons pas d’illusions centralisatrices ! C’est-à-dire dans chaque établissement.

L’établissement lieu du véritable changement

Cet échelon est-il le plus pertinent ? On aurait pu en choisir d’autres. On peut par exemple penser que le véritable changement doit avant tout s’opérer dans chaque classe conçue comme la rencontre unique d’un enseignant et d’un groupe d’élèves. Je crois pour ma part que l’établissement est le cadre le plus propice pour initier des changements profonds et durables. Dotés d’un statut juridique, d’une structure administrative solide et d’une autonomie, certes partielle mais réelle, les «  établissements publics locaux d’enseignement  » (EPLE) créés par les lois de décentralisation de 1983 constituent en effet des entités cohérentes en possession d’outils potentiellement efficaces pour œuvrer de façon originale et créative à la réalisation des objectifs nationaux.

Parmi ces outils, je retiendrai le conseil pédagogique, créé par la loi de 2005.

Le conseil pédagogique, un outil

Le conseil pédagogique est une instance consultative (et non délibérative comme le conseil d’administration), de composition assez libre, qui a pour vocation d’aborder tous les sujets touchant au cœur de la mission des collèges et lycées : la transmission des savoirs. Lors de sa création, cette instance a suscité interrogations et méfiance chez un certain nombre de syndicats enseignants ; quelques-uns ont choisi le boycott. D’où proviennent ces oppositions ? De la crainte de voir la sacrosainte liberté pédagogique des enseignants entamée par l’exercice collégial d’une réflexion sur les meilleurs choix à faire pour faire progresser les élèves. Pour ces opposants, clairement, l’unité pertinente du changement (ou peut-être plutôt du non-changement…) c’est la classe et non l’établissement. Et pourtant c’est bien au niveau de l’établissement que doivent s’opérer les choix en matière pédagogique tels que la composition des classes, la mise en place de l’aide aux élèves ou la diversité des choix d’options. Et le conseil pédagogique est bien l’instance où l’on peut débattre en toute liberté de ces questions avant que le conseil d’administration ne se prononce.

Un projet de classes sans notes

À condition qu’un climat de confiance s’installe, le conseil pédagogique peut aussi devenir le lieu où s’élaborent des solutions nouvelles sur des sujets cruciaux comme l’évaluation des élèves. C’est ainsi qu’à la faveur d’une réflexion sur le socle commun et l’évaluation par compétences a germé dans notre collège l’idée de classes sans notes. C’est au sein du conseil pédagogique que depuis maintenant trois ans ce projet est régulièrement évalué et qu’il est révisé chaque année en fonction de ces évaluations. Un facteur de changement à mes yeux fondamental a été ainsi introduit dans le collège. Il ne touche pour l’instant qu’un nombre limité de classes mais chaque année de nouveaux professeurs sont volontaires pour tenter l’expérience et sont amenés par ce biais à changer en profondeur leur regard sur l’élève, ce qui a évidemment un retentissement positif y compris dans les classes traditionnelles et sur les collègues qui ne participent pas au projet.

Comment généraliser ?

Comme pour toute expérimentation qui s’avère bénéfique, le cap de la généralisation, étape logique du processus de changement, doit être négocié avec prudence. Car inévitablement il faut convaincre, au-delà du noyau des promoteurs et du deuxième cercle des sympathisants plus ou moins actifs, les réticents et les sceptiques. Nous en sommes à ce stade. Je suis convaincu qu’il faut avancer de façon plus énergique vers cette nouvelle phase du changement mais je ne méconnais pas les risques. Celui d’une fracture de l’équipe enseignante entre pro et anti qui a fait échouer tant de projets innovants est à éviter absolument. C’est dans ce genre de contexte que l’appellation de pilote sied parfaitement au chef d’établissement. Car il doit avoir une vue claire de la destination mais ne pas méconnaitre les écueils sur la route et savoir manœuvrer habilement pour les éviter sans jamais oublier l’objectif. Le soutien de la hiérarchie, dans de telles circonstances, à condition qu’il s’exprime avec à-propos et sans heurter personne dans ses convictions, peut être précieux. Car il peut rassurer ceux qui se demandent s’ils sont dans la bonne voie et si le chef d’établissement ne les entraine pas sur des chemins hasardeux.

…Et au-delà de l’établissement

Par chance, la réflexion sur l’évaluation des apprentissages progresse y compris en haut lieu et les expériences dans ce domaine sont observées avec intérêt. De fait, les projets de ce genre, sous des formes très diverses, se multiplient depuis quelques années et dans le Gard les collèges sont désormais nombreux à emprunter la voie ouverte par mon collège. Cet essaimage tranquille pourrait à mon sens être modélisé comme une forme possible du changement au sein de l’Éducation nationale. Chaque établissement utiliserait pleinement ses marges d’autonomie pour trouver les moyens les plus pertinents d’atteindre les objectifs fixés nationalement. La mutualisation des expériences au niveau des bassins permettrait de généraliser, sans contraintes mais par libre adhésion, celles qui s’avèrent concluantes grâce aux évaluations régulièrement menées au sein même des établissements (notamment par le conseil pédagogique). De proche en proche, c’est tout le système qui évoluerait sans avoir recours aux injonctions mais en favorisant les initiatives et en accordant toute sa confiance aux établissements.

Paul Robert
Principal du collège Lou Redounet à Uzès (Gard)

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Post scriptum de septembre 2013

Devant les résistances multiples qui sont apparues lorsque la proposition de généraliser les classes sans notes à tout le niveau 6e a été faite de façon plus insistante, j’ai finalement décidé de suspendre ce projet à la rentrée 2013. Il m’a semblé en effet qu’il devenait peu compréhensible au bout de trois ans de maintenir deux classes expérimentales. Il vient un moment où les leçons d’une expérimentation doivent être tirées avec honnêteté. Ou le projet est bénéfique, et dans ce cas pourquoi continuer à le cantonner à quelques classes d’élus ? Ou il ne l’est pas, et alors pourquoi persévérer ? Je reste convaincu que le projet était bénéfique aux élèves et aux professeurs qui s’y engageaient de bonne foi. Mais je n’ai pas réussi à convaincre de son bien-fondé un nombre suffisant de professeurs pour l’étendre à toutes les classes de 6e. Tout le bénéfice d’une expérimentation à mon sens réussie ne sera pas perdu, si comme je l’espère, l’ensemble des professeurs s’engagent dans une véritable évaluation par compétences de la 6e à la 3e. Car le véritable enjeu est là. Et l’on peut imaginer qu’un jour prochain un ministre courageux (pourquoi pas l’actuel ?) décrétera que la coexistence de deux systèmes d’évaluation parfaitement contradictoires ne peut plus durer et supprimera définitivement ces sacro-saintes notes auxquelles on continue à s’accrocher en dépit de toute logique. Dans ce cas, l’expérience du collège Lou Redounet et de bien d’autres n’aura pas été inutile. Il ne restera plus aux professeurs les plus réticents qu’à faire l’effort de se former à cette nouvelle approche. Le changement vécu par quelques précurseurs courageux aura alors permis de faire évoluer l’ensemble du système, ce qui est finalement le but.


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