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N°386 : Esprit critique, es-tu là ? coordonné par Odile Chenevez

Ce n’est pas en critiquant qu’on devient esprit critique

Editorial


C’est selon. Ou bien ils en ont trop, ou bien ils n’en ont pas assez. On leur voudrait un esprit naturellement aiguisé, un doute bien dosé, du discernement, de la finesse, la capacité de dire non, mais seulement quand il faut, une indocilité argumentée et légitimée ; et on voudrait aussi qu’ils arrêtent de tout criticailler, de s’opposer systématiquement. Bref, on voudrait bien qu’ils fassent preuve d’esprit critique mais pas trop d’esprit « de critique ». La nuance est de taille. Les « cartes d’identités » de la première partie de ce dossier nous en feront sentir la subtilité. L’esprit critique devient l’outil indispensable pour ne pas se contenter d’acquérir des savoirs, mais de les convoquer pour penser, comme pour « faire », vraiment, de la science, pour questionner l’expérience, au lieu d’en apprendre seulement les résultats, d’ailleurs eux-mêmes toujours réfutables.

Nous voudrions que nos élèves, dès l’entrée à l’école maternelle, et, en tout cas, avant la sortie du lycée, développent ce fameux esprit de discernement, de recul, que beaucoup d’adultes estiment posséder... et dont ils pensent bien souvent qu’il fait défaut à ceux qui ne sont pas d’accord avec eux.

On ne peut savoir avant d’avoir appris, de quelque manière que ce soit, c’est le principe même de l’éducabilité. Seulement, on n’enseigne pas l’esprit critique, il n’existe aucune méthode d’« esprit critique en cinquante leçons », à délivrer selon une posologie savante. Aucune mesure, aucune évaluation précise ne permet de délivrer un brevet « d’esprit critique ». L’esprit critique s’acquiert, petit à petit, par l’expérience, l’habitude de faire appel transversalement aux savoirs et de les questionner. Alors, comment s’y prendre, concrètement dans la classe, pour qu’« ils » l’acquièrent ? Chaque enseignant a ses méthodes, ses démarches, ses dispositifs, ses supports pour en favoriser l’émergence chez les élèves. Et ils ne sont pas forcément d’accord sur les moyens d’y parvenir. Dans la deuxième partie du dossier, on se demandera « comment l’esprit critique vient aux élèves ? ».

Et puis il y a le monde extérieur, et ces médias qui déversent une surabondance de messages dans et hors de l’école. On voudrait bien que nos élèves ne gobent pas tout, n’importe comment, qu’ils puissent s’informer sans se conformer. Il existe des méthodes, des pratiques, des clés pour décoder ces messages. C’est l’objet même de l’éducation aux médias. Dans la troisième partie du dossier, nous verrons comment on se forge « un regard averti sur le monde », et comment on apprend à douter positivement, pour ne pas s’en tenir à des savoirs ou des opinions figés, pour problématiser les grandes questions qui agitent la société, et pour ne pas se faire duper par les sectes ou l’obscurantisme.

Pour aborder ces différentes questions, dans leurs aspects théoriques, politiques ou pédagogiques, on se référera nécessairement aux valeurs d’autonomie, de libre arbitre et de responsabilité qui fondent la démocratie.

Où l’on verra que l’on peut pratiquer la philosophie à l’école primaire ou le débat au lycée, et qu’il existe des outils scolaires pour développer des capacités critiques en mathématiques ou en langues, comme en littérature ou en sciences humaines.

Où les analyses de quelques chercheurs comme Jean-Pierre Astolfi, Jacques Gonnet, côtoient le regard humaniste d’Albert Jacquard et le point de vue de journalistes comme Daniel Schneiderman ou Jean-Marie Dupond.

Où l’on apprend comment se pratique la zététique, ou l’art du doute, à l’université, sous la houlette d’Henri Broch...

François Galichet, philosophe, a accepté d’être notre « grand lecteur » du mois, et il nous livre pour finir sa « lecture transversale ».

Pour ce dossier, nous avons fait le choix de ne pas rassembler en une seule bibliographie les références données par les auteurs, mais de les laisser dans les articles, en lien avec le sujet abordé, les champs thématiques étant souvent très éloignés les uns des autres.

Odile Chenevez, Formatrice Tice et Clemi, IUFM d’Aix-en-Provence.