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Billet du mois (N°392, mars 2001)

Bien plus qu’un fait divers...

Par Jacques George


Ça n’arrive donc pas qu’aux États-Unis, et si on l’ajoute à d’autres agressions, heureusement moins graves, le cas de ce professeur de musique poignardé le 22 janvier par trois collégiens, de douze et treize ans, est bien plus qu’un triste fait divers. Le hasard veut que la même semaine on ait vu une querelle entre bandes de banlieue difficile se vider au cœur d’un centre commercial huppé. Inquiétant, mais montrant bien qu’on ne peut pas isoler, sur ce terrain, ce qui relève de l’école et ce qui regarde la société tout entière.

On est loin des chahuts d’antan, loin aussi de l’opposition d’un élève à un prof dont il conteste telle décision : à défaut d’être excusable, ce serait compréhensible. Non, ce qui bouscule le plus les idées, quand on est par la force des choses un peu éloigné des dures réalités du terrain, c’est que, comme le dit une collègue du professeur agressé, « ce drame n’est pas l’issue d’un conflit, mais un acte délibéré. Ils sont venus avec l’intention de planter un prof, n’importe lequel » ; et Le Monde (27.1) qui rapporte ce propos poursuit : « les jeunes de douze et treize ans ont indiqué aux enquêteurs qu’ils avaient voulu, par ce geste, se faire exclure du collège où ils se sentaient persécutés ». La disproportion entre le fait et sa motivation est terrifiante, elle montre bien la perte ou plutôt le manque de repères. Ou elle renvoie à d’autres repères :
- Un monde qui offre des contrastes obscènes de revenus entre les pays, et dans chaque pays entre riches et pauvres, où les diplômes ne sont plus une garantie d’insertion, tandis qu’il est, rêve-t-on, si facile de gagner des millions en répondant à des questions débiles.
- Une société de ségrégation, dans l’habitat comme dans le travail et dans les loisirs.
- Une société dont les jeunes ne comprennent pas la justice, dont ils voient même ceux qui la rendent manifester eux aussi et larguer leurs codes, et où ils ressentent une hostilité latente à leur égard, surtout s’ils sont un peu basanés, de la part des forces de l’ordre.
- Une société qui cloisonne les institutions, alors que ces jeunes n’ont qu’une vision globale et franchissent sans la voir la barrière symbolique entre l’école et la société civile.

Quant à l’école, beaucoup ne voient pas le sens des efforts qu’elle leur demande, si c’est pour n’espérer, en sortant, que des années de galère ; et ils sentent le décalage entre la culture qu’elle essaie de leur proposer et leur culture à eux, ses supports, son langage, ses valeurs.

C’est affaire d’éducation ? Sans doute, mais l’éducation ne produit ses effets qu’à long terme, et sur quoi faut-il porter les efforts ? Réclamer le rétablissement des leçons de morale, comme si leur suppression était la cause de tous les maux, c’est s’illusionner sur l’efficacité de telles leçons : les vieilles générations, qui en ont reçu, étaient peut-être plus calmes, mais sont-elles uniformément vertueuses et civiques ?

Même si on ne connaît aucune formule qui ferait automatiquement disparaître ces comportements, on ne peut baisser les bras, ni au plan de la cité ni au plan de l’école, deux plans ici indissociables, ni imaginer que l’on en sortira sans un effort considérable, y compris un effort de moyens, de postes, de formation des personnels.

Mais il faut aussi se garder de généraliser, comme les media ou l’exploitation politicienne de ces questions pourraient nous y conduire. Car d’une part, dans la très grande majorité des établissements, on travaille dans la paix, et souvent avec bonheur. Et d’autre part, ici ou là, des équipes d’enseignants, des magistrats, des policiers, des maires, ont pris la mesure des problèmes, ont su coordonner leurs efforts, ont obtenu des résultats.

Jacques George