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Billet du mois (N°409, décembre 2002)

Au centre...

Par Jean-Michel Zakhartchouk


Qui est au centre du système éducatif ? Nous voici plongés dans un débat théologique qui rappelle les querelles déchirant Byzance ou les Universités médiévales. Vingt ans après mai 1968, sous l’impulsion du trotskiste bien connu, Lionel Jospin, la loi d’orientation avait bien affirmé que c’était l’élève.
Depuis, on n’en finit pas de se déchirer sur la question de savoir comment sont liés le sujet apprenant, le maître qui enseigne et le savoir enseigné.
Il ne faudrait plus, nous dit-on, placer l’enfant (ou le jeune) au centre. Cet insupportable « puérocentrisme » est la cause de tout le mal dans l’école.

Qui alors mettre au centre ?

« L’élève » ? : c’est bien ce qui est dans la loi d’orientation. Mais s’agit-il de l’élève qui reste un jeune, un enfant ou un adolescent, quoi qu’on dise ? Ou s’agit-il de l’entité abstraite issue d’une « coupure épistémologique » entre l’enfant et l’élève qui, dans le sanctuaire qu’est l’école, abandonne sa condition d’être humain pour n’être plus qu’un sujet confronté au savoir ? Non, c’est déjà trop semble-t-il. Aujourd’hui, c’est le savoir qui serait au centre !

Pourtant, on voit bien qu’on ne peut opposer une notion, comme le savoir, à une personne, comme celle de l’élève. Si ce dernier n’est plus au centre, c’est alors le « maître » qui l’est, et c’est bien ce qui ressort parfois de discours récents.

Le maître au centre, cela veut dire que, ce qui compte, c’est l’enseignement et non l’apprentissage réel, le « bon cours » et non la bonne appropriation du cours, etc. Le maître devient ou redevient « le modèle » et non l’accompagnateur, celui qui aide, organise, structure et rend possible l’apprentissage.

Bien plus, cela signifie que l’école n’est pas organisée en fonction de la formation des citoyens de demain que sont les élèves mais en fonction des enseignants. Et on connaît les implications pratiques de ce choix (que l’on pense à l’organisation de l’emploi du temps !). Nous voici loin des querelles qui animent les adversaires d’un supposé « puérocentrisme » et qui, en réalité, masquent les vraies divergences.

Poursuit-on, en effet, ou non l’objectif de former tous les jeunes de France de façon à les faire accéder à une culture commune, à un esprit critique qui n’a rien à voir avec l’esprit de critique ni avec le refus d’une autorité lorsque celle-ci sait se légitimer et se justifier ? A-t-on l’ambition de faire accéder ces jeunes au savoir de l’honnête homme du xxie siècle ? Mettre le savoir ou le maître au centre, c’est vouloir restaurer une « autorité » qui ne se discute pas, qui ne se conteste pas, et c’est dédouaner l’école de toute responsabilité dans cette tâche historique des régimes qui se veulent démocratiques ; c’est préférer la discipline militaire ou le pouvoir technocratique.

À l’école, cette tentative est probablement vouée à l’échec. Ces mouvements de menton n’y changeront rien.

Il reste à bâtir l’école démocratique.

Jean-Michel Zakhartchouk, Professeur de collège et militant pédagogique.