Accueil > L’actualité vue par le CRAP > L’actualité éducative > « Apprendre et vivre la démocratie à l’école »


L’actualité éducative du N°409 - Décembre 2002

« Apprendre et vivre la démocratie à l’école »

Par Marie-Christine Chycki

Jeudi 24 et vendredi 25 octobre 2002, le colloque du CRAP-Cahiers pédagogiques : « Apprendre et vivre la démocratie à l’école » s’est tenu à Paris, dans les anciens locaux de l’INRP, rue d’Ulm.

L’école doit aujourd’hui instaurer, pour tous les élèves, un rapport plus démocratique aux savoirs et un rapport plus coopératif à la loi.

Dans une perspective d’instruction républicaine, de socialisation et de formation du citoyen, l’objectif du colloque a été d’identifier, d’analyser, de diffuser pour les valoriser des pratiques démocratiques scolaires.

Durant ces deux jours, conférences, travaux en ateliers et table rondes ont permis aux participants de mieux percevoir les enjeux de la démocratisation, les interrogations et les inquiétudes aussi qui traversent notre société durement secouée par les résultats du premier tour des présidentielles en avril dernier...

René Rémond a ouvert la réflexion le jeudi matin en posant la question : « Une démocratie en crise : quel rôle pour l’école ? »

Sur la notion même de « crise de la démocratie », R. Rémond a d’abord rappelé que la crise était l’état endémique, pour ainsi dire « normal », de la démocratie. Cette forme d’organisation politique ne peut que générer un climat d’insatisfaction.

Il s’agit d’arbitrer entre des choix et des intérêts divergents, de faire émerger l’intérêt collectif par la délibération et la réflexion. Les délais sont nécessaires avant toute décision qui est rarement l’expression d’une unanimité. La démocratie doit sans cesse trouver des points d’équilibre. Il n’y a ni impuissance ni impéritie : globalement, nos sociétés démocratiques « fonctionnent » malgré leurs imperfections.

Cela admis, l’orateur a néanmoins souligné l’existence aujourd’hui d’une situation critique particulière : le rapport entre l’opinion publique et la démocratie, entre la société civile et le monde politique, est devenu problématique, marqué par le doute, la désaffection, l’incertitude et une méfiance réciproque.

La démocratie suppose une implication de chacun dans la vie politique. Un des actes importants est la consultation. Les taux d’abstention importants, la faiblesse des formations politiques en France (qui ne comptent pas plus de 1 % des électeurs dans leurs rangs), la progression importante du FN, sont autant de signes d’une crise de l’idée même de représentation. Si au niveau local les exigences en terme d’information et de participation sont fortes, au niveau national on ne peut que constater une sorte d’extinction de la délibération parlementaire : la majorité acquiesce, l’opposition résiste, mais de débat : point. Les dernières campagnes ont été particulièrement non démocratiques, les partis en présence évitant soigneusement de parler de ce qui divise.

Méfiances

Le malentendu entre le monde politique et la société civile se nourrit d’une double défiance :

D’un côté, il y a défiance du citoyen envers les politiques, soupçonnés de malhonnêteté, d’ambitions personnelles (avec l’effet d’amplification lié aux médias), et, plus fondamentalement, doute sur la pertinence du politique, sur sa capacité à agir sur le réel, sur son efficacité. Cette remise en question peut s ‘expliquer par différentes causes. Tout d’abord, le primat accordé à l’économique qui rejette le politique dans une sorte de figuration théâtrale un peu grandiloquente. Ensuite, le fait que le champ du politique se soit démesurément élargi depuis la Troisième République : une inflation de légifération a investi tous les champs (culturel, médical, scientifique, bioéthique, etc...), donnant aux experts une place de plus en plus importante dans le processus d’élaboration des lois. Enfin, le phénomène de dispersion du pouvoir ; les centres de décision sont multiples et pas toujours bien identifiés : Bruxelles, Strasbourg, la Région, Paris...

D’un autre côté, on peut parler d’une défiance des politiques à l’égard des citoyens. Les politiques semblent en effet mettre en doute la capacité du citoyen à avoir une opinion raisonnable. Le débat et la confrontation sont effacés au profit d’une posture « didactique ». Si les gens ne sont pas d’accord, c’est qu’ils n’ont pas compris et qu’il faut donc leur expliquer mieux les choses. « Gens » ne signifie plus « citoyens »...

Le rôle de l’école

Comment sortir de ce jeu de miroir dangereux et rétablir le minimum de confiance nécessaire pour que la démocratie fonctionne ? Que peut, que doit faire l’école dans ce contexte ? René Rémond propose trois directions :
- 1 : Enseigner des connaissances, des savoirs.
Un socle de connaissances (notions, institutions, pratiques...) est nécessaire pour tous les citoyens. L’école doit le donner mais surtout elle doit mieux faire connaître ce qu’est la politique, ce qu’est en particulier un processus de décision. La décision politique est toujours très complexe : de multiples données entrent en jeu, les individus, le contexte immédiat, la tradition, les groupes d’intérêt, etc. Elle demande un temps de délibération qui interdit toute impatience et qui seul peut éviter la démagogie. Le véritable contenu de l’instruction civique est là : former le jugement.
- 2 : Inculquer des valeurs
Les réactions des lycéens au lendemain du premier tour des présidentielles ont été de l’ordre de l’éthique en mettant en avant l’égalité et la solidarité. Se posent aujourd’hui la question de la durabilité de cet engagement et celle du positionnement « contre » toujours plus facile à tenir que son inverse. L’école peut travailler « l’endroit de cet envers ».
- 3 : éduquer des comportements.
Les règles de fonctionnement d‘une société sont remises en cause dès lors que les règles élémentaires de vie commune sont contestées. Il semble que nous vivions un processus régressif en ce qui concerne les règles de politesse, de « civilité ». L’école doit renforcer cet apprentissage, préalable obligé de la démocratie.

R. Rémond a conclu en rappelant que l’école n’est pas une démocratie. Fondée sur une double inégalité : celle de l’âge (générationnelle) et celle des savoirs, elle ne met pas aux prises des « égaux ».

En revanche, l’école peut et doit être un lieu d ‘apprentissage de la démocratie, en particulier par la pratique du débat que les Français ignorent cruellement. Alors que toutes les formes de participation à la vie politique vont se réduisant (on paye de moins en moins l’impôt direct ; la défense du territoire se réduit à une journée symbolique ; la participation électorale est de plus en plus faible), l’école doit rester un lieu où les réflexes de participation et de citoyenneté sont développés.

Marie-Christine Chycki