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L’actualité éducative du n° 496 - mars-avril 2012

Apprendre à (se) conduire ?

Entretien avec Philippe Neri, moniteur d’auto-école

On se retrouve un jour en conduite accompagnée, assis à droite de son grand fils ou de sa grande fille, à serrer les dents et la poignée de la portière. Et on se demande entre deux virages ce que cet apprentissage, la conduite, a de si particulier. Philippe Neri, moniteur d’auto-école, nous a répondu.

Il est particulier puisqu’il touche à la sécurité. Peu d’apprentissages seront dans ce champ. Les conséquences seront donc immédiatement visibles et importantes. D’autre part, il fait appel à des compétences extrêmement diverses. Il faut d’abord que l’élève comprenne comment fonctionne le « tas de tôle » et qu’il s’y adapte mécaniquement, qu’il apprenne donc à freiner, changer les vitesses sans brutalité. Coordonner les gestes, mains et pieds, ou même tourner le volant ? Pas si simple. Mais ce n’est qu’un début, puisque conduire demande surtout, essentiellement, de percevoir largement, d’analyser, et puis de décider, très rapidement. Vous voyez, un conducteur n’a pas grand-chose à voir avec un robot.

Cahiers pédagogiques : Symboliquement, on peut se dire aussi qu’il n’est pas anodin.

Philippe Neri : Pas anodin du tout ! C’est d’abord un passage dans la vie adulte, qui fait que pour certains, échouer au permis parait plus grave qu’un échec à un autre examen. C’est aussi le signe visible d’une séparation d’avec les parents. Ne plus dépendre d’eux pour ses mouvements, alors qu’on en est dépendant encore financièrement, c’est un signe d’autonomie, de liberté conquise. Et puis, en même temps que cette rupture, dans la conduite accompagnée, on sent la transmission, le passage de témoin.

Transmission, ça signifie que conduire n’évolue pas d’une génération à l’autre ?

– Si, pourtant, beaucoup. Et c’est même un marqueur de changement de société. À la génération précédente, la voiture était considérée comme le moyen pour se déplacer rapidement. Maintenant le code de la route incite à prendre le vélo, les transports en commun. On vérifie ce fossé dans les cas d’annulation de permis. Aux quarante ou cinquante ans, le côté écologique apparait parfois comme négligeable, voire incompréhensible.

On parle souvent des conduites à risques à l’école.

– Nous aussi bien sur. Mais souvent, nos jeunes, permis en poche, ont l’impression de savoir conduire. Ils prennent des risques, liés à la vitesse, à la recherche de sensations aussi (surtout pour les garçons). Ils semblent très peu sensibles aux dangers de la conduite en état d’ébriété. Cela me donne l’impression désarmante que les jeunes entre, disons seize et vingt-deux ans, ne connaissent pas la peur. Et la peur a le mérite de placer en état de vigilance.

On ne sait pas conduire alors, lorsqu’on vient d’avoir son permis ?

On connait des bases, autant mécaniques que de perception, d’analyse, de prise de décision. Mais dans un certain contexte seulement. Conduire à la campagne a peu à voir avec la conduite en ville. Et surtout, on doit apprendre à réagir dans des tas de situations différentes, souvent inédites.

Mais alors, vingt heures d’apprentissage, ça ne suffit pas ?

– Non. Seulement, prendre plus d’heures de conduite coute cher. Certains abandonnent. D’autres insistent pour le passer avant d’être prêts. Peut-être faudrait-il trouver un moyen pour donner vraiment le temps, laisser naitre la conscience du danger et rencontrer des tas de situations différentes. Si je me laisse aller à imaginer, je vois une prise en charge collective pour que la formation ne dépende pas des moyens individuels. Pourquoi pas dans le cadre de l’Éducation nationale, et entre quatorze et dix-huit ans ?

Propos recueillis par Christine Vallin