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Billet du mois (N°410, janvier 2003)

Apprendre à lire

Par Philippe Lecarme


Je cherche un ouvrage scientifique ; j’entre dans une grande surface culturelle fondée jadis par deux trotskystes : à nous les joies du rationalisme progressiste !
J’ai fini par trouver le quartier spécialisé, sous l’écriteau un peu déconcertant « Sciences humaines-Religion-Spiritualité » Mais voyons les rubriques. Curieuse salade.
« Psychologie »-« Psychanalyse »-« Psychologie de l’enfant », ça se tient ; même si les sous-titres du rayon psycho sont : « alcoolisme-anorexie-autisme-dépression »... pour conclure par « stress ». Je ne voyais pas tout à fait la psycho comme ça, mais passons !
Mais la suite ! Un rayon exigu de « sciences », et puis « sciences occultes », « tarots », « réincarnations », « ésotérisme », « numérologie », et pour terminer par un fourre-tout, un « questions de société » (il y a de quoi s’en poser, en effet).
Dans un ouvrage où les aperçus fulgurants alternent avec les simplifications expéditives, Emmanuel Todd pointe un fait capital : en prolongeant les courbes actuelles on peut estimer que vers 2030, tous les habitants de la terre sauront lire. « Il aura donc fallu 5000 ans à l’humanité pour réaliser dans son intégralité la révolution liée à l’écrit ». [1]
Très bien, vraiment. Mais la vraie question pédagogique et politique est : « Que liront-ils et comment ? »
Je m’interroge tout de même sur ces libraires qui noient quelques rares ouvrages scientifiques dans les « sciences occultes ». Je m’interroge sur le savoir-lire des lecteurs quand j’apprends que telle entreprise embauche selon les horoscopes, telle autre selon la numérologie, que tant d’hommes politiques ont leur cartomancienne. Ces braves gens ne savent tout simplement pas lire.
Croyances et rêveries peuvent être belles et apaisantes, « soupirs de la créature écrasée par le malheur ». Mais ce ne sont pas des savoirs. Tous les poètes ont bien dû dire au moins une fois : « Je suis un oiseau », ce qui est mignon. Mais s’ils avaient commencé à se nourrir de chenilles et de chenevis, il aurait fallu se faire du souci. Juger de la façon dont un texte se situe par rapport à la fiction et par rapport au réel, ce n’est pas un luxe ou une option en supplément ; c’est exactement vital.
Apprendre à lire, c’est apprendre ce qu’est un livre. N’importe quel livre est un produit historique, il vaut mieux le savoir. N’importe quel auteur a une stratégie de séduction et de persuasion, il vaut mieux avoir appris à l’analyser.
Décortiquer les mots se justifie, dès qu’on a compris que les grandes batailles idéologiques sont en dernière analyse des batailles de vocabulaire.
Alphabétiser, c’est urgent. Mais il faut aussi apprendre à lire, c’est une autre histoire. Nous avons du travail !

Philippe Lecarme


[1Après l’Empire (Gallimard)