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Reconnecter l’école avec le vivant

Reconnecter l’école avec le vivant

Daniel Favre, Dunod, 2021

Dans la suite de ses travaux de recherche sur la violence et sur nos systèmes de motivation, Daniel Favre nous propose un nouvel ouvrage pour faire le point sur dix habitudes pédagogiques qu’il conviendrait de faire évoluer si nous souhaitons panser et mieux penser une société en pleine mutation. Tour d’horizon de ces dix préconisations.

  1. Réunir émotion et raison. Accueillir ses émotions et les inviter à prendre le thé. Voilà ce à quoi l’école pourrait nous entraîner. Ce que l’on ressent, on a toujours de bonnes raisons de le ressentir (postulat de cohérence) et accepter cela, l’identifier, permettra de moins refouler ses émotions ou de moins se sentir submergé par elles. On peut ainsi apprendre à les métaboliser, c’est à dire à utiliser l’énergie et les informations qu’elles contiennent. Il s’en suivrait une plus grande résistance aux emprises et ainsi une plus grande autonomie, n’est-ce point une des premières missions de l’école ?
  2. Retirer nos lunettes de behavioristes. La psychologie comportementaliste est encore très prégnante dans le système éducatif français. On pourrait la résumer ainsi : pour influencer le comportement d’un élève, il suffirait d’utiliser l’arsenal récompenses/punitions ou carotte/bâton. Notre paradigme actuel est très imprégné de cette volonté de contrôle de l’autre que nous gagnerions à assumer et à observer (la part d’ombre abordée plus loin). Ce serait tellement plus simple, cela irait tellement plus vite si je pouvais ainsi contrôler autrui !
  3. Renoncer au contrôle « continu » des élèves. Les guillemets sont mis parce qu’il ne faudrait pas confondre avec ce que l’on entend habituellement par contrôle continu. Ce sur quoi Daniel Favre veut insister, c’est sur le fait qu’il conviendrait de ne pas faire de l’évaluation sommative en continu. Autrement dit, on met trop souvent la charrue avant les bœufs en évaluant des apprentissages alors qu’ils ne sont pas finis. On confond trop souvent « deux logiques incompatibles: la logique de régulation nécessaire pendant l’apprentissage (évaluation formative ou formatrice) et la logique de contrôle possible quand celui-ci est terminé (évaluation sommative ou certificative) ».
  4. Ni sauver ni récompenser, mais éduquer. Où l’on retrouve le piège comportementaliste de la récompense. Il peut être très plaisant et valorisant d’être dans la position de celui ou celle qui sauve et qui récompense mais attention, car cela peut rapidement devenir contreproductif et encourager un système de dépendance externe. L’éducateur doit sans cesse s’interroger : mon rôle de béquille n’est-il pas progressivement de ne plus servir à rien ? Qu’est-ce que cette réflexion provoque en moi ? Quelle image me suis-je faite de ma fonction ?
  5. Inviter un élève sujet à exister avec trois systèmes de motivation. C’est la grande découverte de Daniel Favre : nous fonctionnons toutes et tous avec trois systèmes de motivation complémentaires, contradictoires et interdépendants. Le premier système (SM1) est la motivation de sécurisation. Prépondérante au début de notre vie, elle nous donne la satisfaction de la reconnaissance, de la maîtrise de situations connues et répétées, elle nous sécurise et répond à notre besoin d’homéostasie. Le deuxième système est la motivation d’innovation (SM2). Trop de SM1 et voilà que je m’ennuie face à la répétition ! J’ai alors besoin de nouveauté et d’épanouissement dans la prise de risque vers l’incertitude. C’est le plaisir ressenti lorsqu’on gagne en individuation, en émancipation, lorsqu’on comprend quelque chose de nouveau (« Eurêka ! »). Enfin, SM1p est la motivation d’addiction. Serions-nous libres si nous ne pouvions aller jusqu’à sacrifier cette liberté ? Comme son nom l’indique, ce système de motivation nous enferme dans des boucles de dépendance. Sexe, drogues, shopping, jeux vidéo, pouvoir et chocolat ont ceci de commun : c’est bon sur le coup mais je sais que je vais « le payer plus tard » ; pourtant « c’est plus fort que moi » et les doses vont devoir augmenter pour produire le même effet. Pour en sortir, pour grandir et devenir adulte, il va falloir gouter et savourer de plus en plus de SM2. Daniel Favre résume ainsi : « C’est le SM2 qui nous motive, rend agréable et attirant le gain d’autonomie et le fait de se réaliser comme un sujet qui peut s’autoréguler, décider, apprendre, explorer, aimer des êtres qui diffèrent de nous dans une “relation de sujet à sujet” et cela tout au long de la vie. »
    Quand est-ce que nous nourrissons ce besoin à l’école ? Quels systèmes de motivation encourageons-nous selon l’activité ou la méthode retenue ?
  6. Accepter notre part d’ombre et le « non » de l’élève. Nous avons donc tous une part de nous-mêmes qui a peur du changement, qui trouve du plaisir dans une répétition peu reluisante, condamnée moralement. Mais plutôt que la refouler dans notre inconscient, apprenons à « danser avec notre ombre ». Il s’agira ainsi avec les élèves d’accueillir un refus de travail en essayant de distinguer ce qui relève d’un « non » en SM1p (et donc de comprendre quelle peur dissimule ce « non » : peur de se tromper, peur des moqueries, peur de renoncer à un plaisir immédiat, etc.) ou plutôt d’un « non » en SM2 (un « non » assumé en fonction de ses valeurs et convictions). Ce n’est pas encore tout à fait clair pour vous ? Procurez-vous le livre !
  7. Cesser de transmettre la peur de se tromper. Décontaminer l’erreur de la faute est un des grands leitmotivs de Daniel Favre. Comment ne pas voir à quel point la peur de l’erreur paralyse encore un trop grand nombre de nos concitoyens ? Le statut que l’on donne à l’erreur en classe est fondamental puisqu’il va ensuite conditionner notre manière de faire face à la prise de risque inhérente à tout apprentissage. L’objectif : apprendre à dompter cette émotion qui apparaît et qui me fait me sentir coupable ou mauvais quand je fais une erreur.
  8. Éduquer à l’incertitude. Pour évoluer dans ce rapport à l’erreur, on peut également prendre conscience de son besoin de certitudes et s’en rendre moins dépendant. Au CRAP-Cahiers pédagogiques, on aime beaucoup la chanson Les gens qui doutent, d’Anne Sylvestre. Telle une drogue, les certitudes peuvent apporter une sécurité cognitive et affective temporaire mais illusoire. Il s’agira donc d’apprendre à sentir les mouvements de notre pensée entre pensée ouverte et pensée fermée, entre dogmatisme et esprit critique.
  9. Changer nos critères de jugement. Et si nous apprenions à rencontrer les événements et les personnes sans les juger ? Nous avons beaucoup de préjugés et le postulat de cohérence peut nous aider à nous en préserver : « Chacun a de bonne raison de ressentir ce qu’il ressent, de penser ce qu’il pense, de dire ce qu’il dit et de faire ce qu’il fait. » Je peux ainsi accepter de manière inconditionnelle tous les élèves dans la classe sans pour autant accepter tous les comportements. Cette posture sera d’autant plus facile à adopter par les élèves si leurs professeurs l’incarnent au quotidien.
  10. Se relier à son corps et au vivant. Voilà donc tout un programme qui pourrait nous aider à reconnecter l’école avec le vivant. Cette reconnexion pourrait être mesurée à partir d’un indicateur appelé « apparentement ». Il s’agit de « la maturité affective d’un individu par rapport à son environnement non humain ». Les SVT (sciences de la vie et de la Terre) peuvent jouer un grand rôle pour nous aider à trouver un bon équilibre, une bonne distance entre contagion émotionnelle (sympathies, peurs, phobies) vis à vis des animaux et des végétaux et excès de distanciation froide et peu porteuse de sens. Un sens que les élèves iront chercher ailleurs si l’école ne se donne pas pour mission de leur permettre de se « connecter au mouvement de la vie ».
    À chaque fin de chapitre, l’auteur fournit des exercices concrets d’introspection pour changer progressivement de paradigme éducatif. En effet, un tel changement ne se décrète pas du jour au lendemain et nécessitera, comme pour un sportif qui rend un geste automatique, un musicien qui fait ses gammes ou un drogué qui regarde en face ses addictions, un entraînement régulier et pas mal de bienveillance critique.

Daniel Favre continue ainsi de tracer son sillon en ne se contentant pas d’en rester à la déploration face à un monde chaotique qu’on ne sait plus trop bien par quel bout prendre, mais en fournissant des outils théoriques et pratiques pour opérer une mue, d’un paradigme à l’autre, tout en gardant à l’esprit qu’elle peut passer par des phases de régression. Mais ce n’est ni grave ni mal, car chacun est cohérent, tout aussi cohérent que l’univers qui l’a produit ou que son corps qui e maintient en vie. Donc chacun a de bonnes raisons, même si nous ne les connaissons pas toujours !

Gwenaël Le Guével