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Le féminin et le masculin dans la langue. L’écriture inclusive en question

Sous la direction de Danièle Manesse et Gilles Siouffi, ESF et Cahiers pédagogiques

15 mai 2019
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L’écriture inclusive enflamme les débats et met en lumière de nombreuses questions sur la langue française : a-t-elle été volontairement amendée pour exclure les femmes ? Qu’est-ce que le genre ? Y a-t-il un neutre en français ? Pourquoi l’accord au masculin est-il dominant ? L’école doit-elle s’emparer du sujet ? Dans cet essai, des linguistes se saisissent de la question pour replacer l’étude et l’histoire de la langue au cœur de la réflexion. Une démarche importante, notamment pour savoir quelle langue enseigner à l’école, sans compliquer les choses au détriment des élèves les plus en difficulté.


Questions aux directeurs du livre

 

Quel est l’objet de ce livre, entre titre et sous-titre ?

Danièle Manesse et Gilles Siouffi : Lors de la dernière campagne d’opinion de 2017-2018, nous avons été frappés par la pauvreté des arguments échangés, d’un côté comme de l’autre. Et on était sensibles à la difficulté de la plupart des gens à y voir clair, parce que c’est une question linguistique compliquée ! L’ambition de ce livre, c’est de donner à tous les moyens d’avoir des éléments sérieux d’analyse. Le titre du livre réfère au genre, catégorie de la langue bien connue depuis l’école ; on croit que c’est simple, mais pas du tout ! La diversité des chapitres répond à la quantité de questions qu’on peut se poser à son sujet.

Qu’est-ce qui vous a amenés à écrire ce livre, de votre point de vue de didacticienne d’un côté, de sociolinguiste de l’autre ?

Danièle Manesse : Je suis opposée à l’écriture inclusive (voir les sites de l’Ajedu et des Cahiers pédagogiques en 2017 et 2018). Je pense que la langue n’est pas un produit de consommation au service d’intérêts propres, mais un moyen de communication qui appartient à tous, qui vit sa vie dans l’usage. Tout mon travail tourne autour de ceux qui peinent à s’approprier la langue écrite, de l’exclusion et des souffrances qui en résultent. L’écriture inclusive est un code compliqué pour lettrés, une voie de plus pour mettre l’école en difficulté, en compliquant la relation entre l’oral et l’écrit, notamment. Ce travail, je l’ai fait pour les jeunes professeurs des écoles et des collèges, trop rapidement formés et soumis au prestige d’universitaires dont bien peu connaissent les problèmes de l’école.

Gilles Siouffi : En tant qu’historien de la langue, je suis très intéressé par ce qui entoure la langue et par ce qu’on attend d’elle. À certains moments, on voudrait qu’elle soit claire, logique, expressive, nouvelle, traditionnelle, efficace, distinguée, populaire, non péjorative, représentant équitablement les hommes et les femmes. Tout et son contraire ! Je trouve fascinant d’observer ces dynamiques in vivo, pour ainsi dire. Pour moi, les débats sur l’écriture inclusive révèlent des modifications intéressantes dans ce qui se passe autour des normes et des attentes. Par ailleurs, je suis partisan d’une simplification de l’orthographe française. Je ne peux donc pas être favorable à une procédure qui en compliquerait l’apprentissage.

Comment expliquer le succès du point médian auprès de cercles militants, par exemple les syndicats enseignants, beaucoup de mouvements pédagogiques, d’intellectuels ?

Danièle Manesse : L’usage du point médian saute aux yeux et sauve la face, on affiche à peu de frais son intention féministe. En réalité, il ne suffit pas et appelle nombre d’autres modifications de la chaine, comme on le voit dans les différents manuels chargés d’enseigner l’écriture inclusive. Ça explique pourquoi tant de textes en écriture inclusive sont discontinus et cacophoniques.

Gilles Siouffi : Le point médian se veut une commodité d’écriture destinée à éviter la coordination de deux noms, du type «  les agriculteurs et les agricultrices  », ce qui est la seule manière de faire à l’oral. Mais le mettre en place systématiquement dans un texte long est astreignant. On comprend donc que ce soit majoritairement les milieux lettrés qui s’y soient essayés. Dans les métiers de communication, cela peut avoir une valeur symbolique, «  faire signe  ». Quelques traces peuvent suffire.

Quel avenir ont, selon vous, ces revendications qui touchent à la langue, à côté de la féminisation des noms de métiers par exemple, qui est une autre question. D’après ce que vous en savez, qu’en est-il de la situation à l’école et à l’université ?

Danièle Manesse : Je crois à la force de résistance de la langue qui appartient à tous ses locuteurs ; ce qui fait changer les langues, ce ne sont pas des interventions particulières mais des dynamiques internes lentes, en relation avec tous les usagers. Si je suis depuis toujours partisane de la féminisation des noms de métiers, l’écriture inclusive repose sur une conception de la langue selon moi erronée, et ne sert en rien les luttes des femmes ! Son caractère inconstant, ostentatoire, non économique, le peu de productions écrites qu’elle concerne la destinent, j’espère, à dépérir ! Quand ? Ça, je ne le sais pas !

Gilles Siouffi : Personnellement, je pense qu’on peut se trouver dans un cas de norme partielle, qui ne dépassera pas une certaine limite. Notre monde actuel est beaucoup fait de normes partielles, y compris dans le langage. C’est ce qu’on pourrait appeler la déstandardisation. S’agissant de l’écriture inclusive, il ne me parait pas, actuellement, que les milieux qui la promeuvent soient suffisamment moteurs.

Danièle Manesse est professeure émérite de sciences du langage
à l’université Paris-3 Sorbonne nouvelle.

Gilles Siouffi est professeur en langue française à Sorbonne Université.

Propos recueillis par Cécile Blanchard et Jean-Michel Zakhartchouk.


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Le féminin et le masculin dans la langue - l’écriture inclusive en questions