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Apocalypse cognitive

Gérald Bronner, PUF, 2021

19 février 2021

Si l’école est peu présente en tant que telle dans cet ouvrage, l’éducation en revanche est pour l’auteur au premier rang de la lutte contre « la déraison ». L’auteur a d’ailleurs participé à nos dossiers sur l’éducation aux médias et sur la formation de l’esprit critique. Et puisque nous traitons ce mois-ci de l’attention, il nous parait pertinent de rendre compte de cet ouvrage où il en est beaucoup question.

Pour le sociologue, en effet, notre attention d’êtres humains peut être dirigée de multiples façons et les conditions de la vie moderne, avec une extension du temps libre, la croissance des nouvelles technologies qui font circuler les informations à une vitesse grand V et un « marché cognitif » dérégulé, tout cela rend les cerveaux « disponibles pour tout », et d’abord pour le pire. Malgré nos déclarations, nous nous intéressons davantage au buzz, aux infidélités de François Hollande plutôt qu’à sa politique (page 256), aux sornettes sur les vaccins ou le complot mondial autour de la « fausse pandémie » pour dominer le monde davantage qu’aux informations nuancées données par des scientifiques, nous sommes attirés par le divertissement plus que par des œuvres exigeantes, même si nous déclarons le contraire. Pour reprendre les catégories de Daniel Kahneman, nous avons du mal à fonctionner en « système 2 » (pensée réflexive, qui prend son temps, ouverte à la complexité et au contre-intuitif) et choisissons le plus souvent le système 1, celui du « bon sens » souvent simpliste mais aussi des émotions, dont la fameuse « indignation » qui est devenue la reine des réseaux sociaux.

S’appuyant sur de nombreuses études, mais aussi des exemples très concrets, empruntés au monde médiatique ou à la culture populaire, Bronner décrit cette tendance à démentir continuellement la belle affirmation du scientifique Jean Perrin, prix Nobel « les hommes libérés par la science vivront joyeux et sains, développés jusqu’aux limites de ce que peut donner le cerveau ». Nul ton accusateur, d’ailleurs G. Bronner utilise le « nous », d’autant qu’il s’agit d’un constat de type anthropologique. Trop facile pour lui d’accuser des « maîtres du monde » ou des « puissants », GAFA ou autres, qui nous imposeraient leurs vues et créeraient des besoins, détournant les rêves de la « foule sentimentale » (page 239). « Supposer que ces désirs ont été créés ex nihilo par l’offre est à mon avis une erreur de raisonnement, qui mérite à ce titre d’être mise en examen ».

Le titre du livre est sans doute volontairement trompeur, puisqu’« apocalypse » aurait ici le sens biblique de « révélation » et non l’acception courante de catastrophe. Une manière d’attirer le lecteur, donc de « capter son attention » ? En fait, le grand intérêt de ce livre est d’exposer de façon très accessible de nombreux travaux de psychologie sociale ou cognitive (notons que Jean-Philippe Lachaux, référence de notre dossier « enseigner l’attention » est souvent cité) qui permettent une lecture du monde actuel et ses enjeux. Cependant, de nombreuses questions sont évoquées rapidement et mériteraient des débats, lesquels aujourd’hui sont plutôt rares quand les anathèmes et la division en camps (par exemple dans la discipline de la sociologie) s’y substituent . Une vision finalement plutôt pessimiste de l’être humain peut être remise en cause, notamment par les travaux qui insistent sur les tendances à la coopération, et les positions radicales de Gérard Bronner sur le principe de précaution par exemple peuvent sembler discutables, sans parler de la minimisation des questions sociales et finalement un scepticisme sur les possibilités de changer en profondeur l’ordre social.

Mais pour ce qui nous intéresse ici, à savoir le domaine éducatif, ce travail d’élucidation nous livre d’utiles pistes pour définir notre mission d’enseignants : faire émerger l’esprit scientifique, trouver les moyens de former des citoyens plus éclairés, à l’heure où, par exemple, trois quarts de français interrogés sur l’efficacité de l’hydro chloroquine …ne refusent pas de répondre à une telle question pour laquelle ils n’ont aucune compétence… Un ouvrage qui peut irriter par endroits, déprimer à d’autres, mais surtout stimuler, nous inviter aussi à penser contre soi-même et à mesurer l’immensité de notre tâche pour éviter un recul des Lumières et le triomphe des populismes en tous genres, dont le « populisme cognitif ». Et dans sa conclusion, Gérard Bronner après avoir récapitulé tous les dangers qui nous guettent, affirme cependant « les réponses existent potentiellement dans le trésor de notre temps de cerveau disponible »

Jean-Michel Zakhartchouk