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N° 520 - École et milieux populaires

Une école de la réussite de tous est possible !

Marie-Aleth Grard

La pauvreté n’est pas qu’une question d’argent, c’est aussi une question culturelle, qui s’accompagne trop souvent du sentiment de se sentir « différent », d’être sans cesse jugé, et d’en souffrir.

Les parents vivant des situations de grande pauvreté se souviennent d’abord du « fond de la classe ». L’école a été souvent pour eux un lieu de souffrance. C’est pourquoi, une fois que leurs enfants vont à leur tour fréquenter l’école, cela entraîne pour les parents un sentiment contradictoire : d’un côté, c’est le grand espoir que ça se passe bien et que l’école soit pour les enfants un tremplin, un lieu d’épanouissement et de réussite ; de l’autre, les souvenirs d’enfance restent forts, et dès que l’enfant commence à appréhender d’aller à l’école, ces souvenirs remontent, les parents eux-mêmes ont comme un mur à franchir pour s’investir et faire confiance à cette école.

Fort d’avoir perçu que la plus forte aspiration des parents les plus pauvres est que leurs enfants ne revivent pas à l’école les mêmes souffrances et exclusions qu’eux-mêmes, ATD Quart Monde travaille depuis ses origines pour soutenir cette aspiration, en coopérant avec les parents afin qu’ils trouvent comment permettre que leurs enfants réussissent.

Nous avons aussi appris de ces familles que les enfants, pour apprendre à l’école, ont besoin d’être fiers de leur racines, et donc de leurs parents, de leur milieu ; il est presque impossible d’apprendre si on grandit dans la honte.

Des projets pilotes

Il ne suffit pas de dire cela pour que tout le monde s’en saisisse, c’est pourquoi ATD Quart Monde met en place des projets pilotes, afin de comprendre ce qui est possible : ainsi durant 5 ans, nous avons expérimenté un espace parents à Rennes, dans le quartier de Maurepas. Dans le quartier de Fives à Lille depuis 5 ans, un projet de « promotion familiale, sociale et culturelle » est mené avec de nombreux partenaires, et nous construisons un nouveau projet « un quartier se mobilise pour la réussite de tous les enfants » dans le 18e arrondissement de Paris.

À Lille-Fives, l’équipe d’ATD Quart Monde propose des actions culturelles à destination de leurs enfants, en présence des parents, à domicile, ou à proximité : l’équipe vient avec des albums, de quoi dessiner pour faciliter l’expression, ou des jeux qui permettent aux parents de participer. Leur venue répond à une attente des familles : « Moi j’aime bien ; c’est bien, je découvre des activités à faire avec mes enfants. » « C’est la famille qui apprend en premier aux enfants, avant l’école » (deux parents). C’est souvent une occasion de partager leurs aspirations par rapport à l’école, en même temps que leurs peurs : « Je voudrais que mes enfants réussissent à l’école et ne passent pas par les mêmes galères que moi. » « Comment vais-je aider mon fils qui va entrer au CP alors que je ne sais pas lire ? »

L’équipe d’ATD Quart Monde propose aussi des temps collectifs dans le cadre d’un groupe-parents pour faire émerger les attentes, les sources de blocage, les conditions du dialogue avec l’école. Ces temps sont aussi l’occasion de construire des projets pour le quartier et les écoles, notamment « la campagne annuelle ».

Une campagne annuelle

Cette campagne annuelle se nomme « Vivre ensemble sans oublier personne » ou « Un quartier où tous seraient heureux d’apprendre » ou « Découvrir les talents de chacun », ou « Changer de regard pour mieux vivre ensemble ». Les parents qui ont une vie difficile, mais également tous les autres, sont concernés par cette campagne qui fait réfléchir tous les enfants du quartier aux conditions qu’il faut mettre en place pour « faire une place à chacun dans la classe ou le quartier ». Ils nous aident également à trouver des supports d’animation : préparation d’un décor en tissu qui permet l’interactivité, réalisation de masques pour raconter l’histoire. Les parents vont ensuite proposer l’histoire aux enseignants de leurs enfants et demander d’inviter les autres parents. Ceux-ci aident à la réflexion par petits groupes ou lors du dialogue collectif avec la classe.

Il est indispensable également de se mettre à l’écoute des préoccupations des enseignants. Dans plusieurs écoles du quartier, la volonté de créer des liens plus étroits avec les familles qui ne sont pas dans un dialogue facile avec l’école est un objectif important. Malgré tout, les enseignants disent souvent qu’il y a une partie des parents qu’ils n’arrivent pas à joindre et rencontrer. Plusieurs fois, nous avons eu l’occasion de nous associer à des projets culturels mis en place par l’école en proposant que les parents puissent y participer et en sollicitant ceux qui n’entrent pas facilement dans l’école : un projet de conte musical à l’école maternelle, une fresque peinte.

Enfin, nous expérimentons un outil de dialogue entre parents d’une part, et entre parents et enseignants d’autre part, à la sortie de l’école. Les parents l’ont surnommé : « les petits mots du mardi ». Une question inscrite sur un panneau devant l’école chaque quinzaine est posée à l’ensemble des parents qui attendent leurs enfants à l’extérieur de l’école : « Quels moyens l’école prend-elle pour informer les parents ? », « Parents qu’aimeriez-vous apporter à l’école ? » « Pour vous un parent-délégué c’est… ? » Nous écrivons leurs réponses sur des post-it collés sur le panneau à la vue de tous puis dactylographiés pour la fois suivante : « Un café-parents, ça pourrait être bien pour se connaître entre nous, dit un parent » « Cette action nous invite à changer de regard aussi sur les parents, à se demander si nous comprenons suffisamment leur point de vue, nous dit une enseignante directrice ».

Dans tous ces projets, nous travaillons avec les partenaires du quartier : centres sociaux, associations de parents d’élèves, personnel de l’éducation, mairie, associations de quartier, travailleurs sociaux : un véritable développement social local.

Essaimer au-delà

Nos actions sont évaluées afin d’en dégager des enseignements sur ce qui permet d’associer vraiment tous les parents. Ensuite il est important d’essaimer bien au-delà du quartier où cela a été expérimenté.

Les modes d’essaimages varient en fonction des projets expérimentés ; ainsi celui de Maurepas à Rennes a contribué, avec la mobilisation d’autres sites et associations nationales, à propager l’idée qu’ « en associant leurs parents tous les enfants peuvent réussir ». Depuis 2010, à travers 20 sites en France, des associations nationales, la FCSF, la Fédération des PEP, la FCPE, Prisme, ATD Quart Monde, l’ACEPP, se mobilisent pour faire participer les parents, dont les plus défavorisés, aux projets éducatifs de leur quartier.

Le projet de Rennes/Maurepas a permis de créer en partenariat avec le CRDP de Rennes un outil de formation « Familles école grande pauvreté : Quand parents et enseignants s’en mêlent », accessible sur Internet [1] et que nous essayons de diffuser dans les ESPE.

Faire des propositions politiques

ATD Quart Monde porte les connaissances acquises lors de ces projets pour faire des propositions politiques. Cette année, j’ai été rapporteure au CESE d’un avis « Une école de la réussite pour tous » ; cet avis sera travaillé d’une part avec Jean-Paul Delahaye missionné par la ministre sur le thème « Grande pauvreté et réussite scolaire », et en « technique de croisement » avec tous les acteurs de l’école notamment des personnes en situation de pauvreté. Un site permet à chacun de contribuer à ce travail : www.reussitedetous.lecese.fr

Il apparait aujourd’hui que tout ce travail a permis des avancées significatives, en particulier dans l’écriture de la loi de refondation de l’école de la République de 2013 (formation à la connaissance des parents qui ont la vie plus difficile, pédagogie de la coopération). Il reste à faire que les relations entre l’école et les parents se renouvellent partout. Il faut instaurer une véritable coopération entre les parents les plus éloignés de l’école et l’école elle-même. Nous en avons la conviction – et la volonté.

Marie-Aleth Grard
Vice présidente d’ATD Quart Monde, représentante du mouvement au Conseil économique, social et environnemental

Sur la librairie

 

École et milieux populaires
Le mythe de l’égalité républicaine, nous n’y croyons plus trop, nous savons bien que certains élèves «  sont plus égaux que d’autres  ». Nous ne sommes pas naïfs. Mais pour la plupart, enseignants et acteurs de l’éducation, nous pensons travailler à la promotion de tous et souhaitons souvent pouvoir «  compenser  » les inégalités.


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