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Débat

Travailler en îlots

5 avril 2013

Nous profitons de la sortie du livre de Marie Rivoire sur le travail en îlots pour lancer une discussion sur les conditions d’un travail de groupes réussi. Deux réactions à ce livre sont à découvrir : une recension élogieuse, par Raoul Pantanella. Et le document à charge contre ce mode de travail, d’un groupe de chercheurs, Christian Puren, Maria-Alice Médioni, Eddy Sebahi. Et vous, qu’en pensez-vous ?


Nous souhaitons que ce soit l’occasion de nous poser cette question : à quelles conditions le travail par groupes peut-il être efficace et faire progresser tous les élèves ? L’est-il même réellement ? Peut-on abandonner toute autre forme d’enseignement pour choisir celui-ci ? Vos réponses sont attendues dans ce sens-là, si vous avez choisi de travailler de cette manière, ou au contraire de ne pas le choisir. Ou bien encore de le choisir dans certains cas et selon certaines modalités.

Travailler en îlots bonifiés pour la réussite de tous
Marie Rivoire, Génération 5, Chambéry, 2012

Recension par Raoul Pantanella

Au moment où le monde éducatif, de l’école au lycée, s’interroge sur l’intérêt qu’il y aurait à supprimer les notes, Marie Rivoire, un professeur d’anglais, nous propose, comme à contre-courant, un système d’évaluation du travail scolaire s’appuyant vigoureusement sur l’utilisation constante de la notation des élèves…

Elle prend en compte dans sa méthode, deux tendances profondes que l’on peut observer chez les élèves.

Les notes et le jeu

Tout d’abord ce que d’ordinaire on reproche aux élèves : ils aiment trop travailler pour les notes… Ne leur fait-on pas grief de cet utilitarisme quasi mercantile qui les pousse à échanger, dit-on, quelques efforts contre des notes, évidemment bonnes de préférence ? Notes que par ailleurs les parents leur réclament expressément et que les moyennes prennent en compte dans un délire arithmétique qui ne choque apparemment personne puisqu’on peut additionner sans sourciller une note de saut en hauteur avec celle obtenue en conjuguant les verbes irréguliers anglais… Alors, puisqu’ils aiment ça, qu’ils en redemandent et que tout le monde en réclame, Marie Rivoire va leur en donner, des notes… Mais pas n’importe comment, pas pour cultiver en eux et chez les parents la religion de la note. Et pas non plus dans le processus mortifère bien connu des contrôles à répétition qui conduit inévitablement à la constante macabre dénoncée depuis longtemps par Antibi…

Car le second principe pédagogique sur lequel elle s’appuie ici est le suivant : les élèves aiment jouer, oui s’amuser, en classe, et ils aiment jouer en équipe, comme on le fait en sport ou dans les jeux de société où on se met ensemble pour affronter d’autres groupes qui vont pratiquer le même jeu. Et tous les pédagogues le savent : il n’y a rien de plus sérieux que le jeu. Quand on sait le mettre au service des apprentissages, on accroît spectaculairement l’efficacité de l’enseignement.

D’où le titre quelque peu énigmatique de son ouvrage : Travailler en îlots bonifiés… Il s’agit en effet de faire travailler les élèves en groupes ou « îlots » constitués de tables autour desquelles s’assemblent les élèves par affinité, librement. Ces équipes, « îlots » ou « tables », ont la possibilité permanente au cours du jeu de gagner (ou de perdre) des « points bonus » lesquels « bonifient » ainsi leurs notes finales et les rendent donc meilleures.

Et si pour les élèves la finalité immédiate est de faire gagner son équipe et par là même de gagner individuellement des points qui seront soigneusement comptabilisés, le véritable but du jeu est de gagner en apprentissages faits et en connaissances réellement et activement assimilées.

Mais cela ne s’atteint que par un dispositif pédagogique d’une très grande rigueur dont le premier principe est d’en communiquer clairement les règles aux élèves afin de les mettre rapidement en situation de jouer et donc d’apprendre, ou d’apprendre pour pouvoir jouer et gagner les points bonus espérés.

Une pédagogie de groupe bien organisée

Par ailleurs, sans aucune référence théorique explicite qui viendrait ralentir ou justifier son propos, Marie Rivoire met en œuvre ici tous les principes du fonctionnement optimum de la pédagogie de groupe.

Car le premier objectif du travail de groupe est de rendre les élèves actifs et interactifs, en classe, en sortant de façon volontariste de la pédagogie impositive et frontale au cours de laquelle trop souvent seuls quelques élèves suivent et « participent » pendant que le maître fait l’essentiel du travail d’exposition et de « monstration » du savoir… Et tous les bénéfices qu’apporte le travail de groupe pour les apprentissages et pour la gestion de la classe se retrouvent intégralement dans la méthode que Marie Rivoire a élaborée pour sa discipline d’abord et pour les autres ensuite, tant il est vrai qu’elle a fait déjà autour d’elle de nombreux adeptes enthousiastes.

L’ambiance de la classe en est tout de suite changée, ainsi que les relations prof-élèves et celles des élèves entre eux. Ils s’autodisciplinent et s’entraident. Ils sont poussés à devoir tous travailler pour faire gagner leur équipe et aucun ne peut se reposer sur le travail des autres et parasiter le groupe. Ils apprennent à s’auto-évaluer et à s’inter-évaluer. Ils font l’apprentissage graduel de la prise de parole et ont ainsi beaucoup plus d’occasions pour pouvoir s’exprimer. Le groupe, parce qu’il est une instance collective forte, « absorbe » mieux les échecs et les sanctions négatives (ici « marques rouges » et mauvaises notes) que l’élève quand il est seul. Le professeur peut exiger plus d’un groupe que ce qu’il demanderait à chacun de ses membres pris individuellement. Enfin, les élèves, de leur propre aveu, n’ont plus le temps de s’ennuyer et l’heure de cours passe toujours trop vite.

Tous ces effets largement positifs sont bien connus désormais par les enseignants qui ont su expérimenter et vivre, dans leur classe, avec leurs élèves, cette pédagogie.
Points bonus, ardoises et marques rouges

Mais pour parvenir à ces résultats spectaculaires et bénéfiques pour les élèves et les maîtres, il faut organiser les choses avec la plus grande précision. Le professeur doit être alors l’artisan et le garant d’un cahier des charges auquel il faut se tenir avec rigueur et constance. Marie Rivoire donne, au tout début de son ouvrage, les clefs de fonctionnement de sa méthode. Voyons-les rapidement :

• Les élèves se placent librement et par affinité, à quatre ou cinq autour d’un « îlot ». Le professeur conserve le droit de réguler par la suite la composition de ces groupes.

• La « table » va travailler pour gagner le plus rapidement possible un maximum de points. Plus le travail fourni est de qualité et effectif, plus on comptabilise de points

• Chaque table part de zéro et accumule de points bonus, pour le travail et l’attitude, qu’elle inscrit en couleur sur une fiche.

• Avant tout échange dans le groupe, chaque élève assis à la table effectue individuellement le travail demandé.

• Chaque îlot détient une ardoise sur laquelle les élèves, à tour de rôle, notent la participation des membres du groupe au travail collectif. Il faut une barre pour chaque élève pour que le groupe valide un point bonus. Le refus de participer est sanctionné individuellement d’une marque rouge.

• Une table qui ne participe pas ou qui perturbe les autres îlots, peut être sanctionnée d’une marque rouge collective qui fait perdre un point bonus.

• La table qui arrive à 20 points bonus met fin à la partie de toutes les tables. On comptabilise points bonus et marques rouges et la note, attribuée à tous les membres de l’équipe, est inscrite et coefficientée dans le carnet de notes. Les élèves sont ainsi récompensés immédiatement pour les efforts fournis.

• À chaque nouvelle partie, les élèves ont le droit de demander à changer d’îlot…

Je ne saurais trop conseiller à ceux qui seraient tentés d’expérimenter le travail de groupes d’apprentissage, de lire cet ouvrage qui demeure strictement pratico-pratique et ne s’encombre d’aucune considération théorique. Marie Rivoire y montre avec beaucoup de clarté et de détails comment s’y prendre concrètement, à l’école, au collège et aussi dans d’autres disciplines que l’anglais. Elle répond, chemin faisant, avec simplicité aux multiples objections et interrogations qui ne manquent jamais de surgir quand il s’agit du travail de groupe.

Un ouvrage qui, par son enthousiasme communicatif, dit comment trouver ou retrouver le plaisir d’enseigner en entrant chaque jour dans sa salle de classe.

Raoul Pantanella

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