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École : les vrais défis

Sortir de la métaphysique des devoirs à la maison

Patrick Rayou

12 juin 2017

Si le serpent de mer des devoirs à la maison resurgit régulièrement, notamment lors des campagnes électorales, jusqu’à devenir une pierre de touche des programmes éducatifs des candidats, c’est sans doute que leur traitement met en jeu des éléments qui ne relèvent pas strictement des questions d’apprentissage des élèves... L’histoire a d’ailleurs montré que même les directives ministérielles destinées à les interdire se heurtaient, bien au-delà de l’école, à de très fortes résistances. Parviendrons-nous un jour à les regarder comme des outils pour l’apprentissage scolaire et pas comme des enjeux entre adultes qui s’en disputent la prescription, l’encadrement, voire les bénéfices, sans se préoccuper outre mesure de leur utilité ?


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Un accord général existe sur le fait que les leçons ne suffisent pas et qu’il faut s’exercer pour apprendre. Mais des divergences apparaissent très vite sur la nature des exercices, leur fréquence, leur prise en compte ou non dans les moyennes, la manière de les accompagner, de les corriger, etc. Ils constituent alors une sorte de nébuleuse dont on retient surtout que, comme « devoirs », ils expriment une obligation dont le caractère moral impose qu’ils soient donnés et faits. Un des risques majeurs de ceci est qu’il fassent l’objet, tant de la part des enseignants que des élèves, de stratégies de mise en règle plus soucieuses de donner et d’obtenir quitus que de susciter du développement chez ceux qui les réalisent.

Si l’on veut bien s’intéresser aux processus d’apprentissage que ce qu’il vaudrait très certainement mieux appeler « exercices » ou « travaux personnels » peuvent ou non induire, il importe d’être attentif à un aspect fondamental de leur réalisation actuelle : l’externalisation. Ils sont en effet en général effectués à l’extérieur de la classe, voire de l’école et rendent ainsi difficile une stratégie « gagnant-gagnant » pour les enseignants comme pour les élèves. Car dans cette configuration, les premiers sont privés de prises d’indices sur ce que savent et ne savent pas faire les élèves ; les seconds sont privés des conseils judicieux dont ils comprendraient in situ l’intérêt dans l’immédiat et pour plus tard. De ce point de vue, l’idée de les organiser au plus près de la classe semble excellente car elle instaure une sorte de « circuit court » qui évite tout autant la création d’un marché nourri par les faiblesses des élèves et l’angoisse de leurs familles, que les brouillages que les parents, de milieu populaire en particulier, peuvent introduire par manque de connivences avec les codes de l’apprentissage scolaire.

La relocalisation ne peut suffire

Cette relocalisation ne peut cependant suffire à régler le problème d’efficacité et de justice que créent potentiellement les devoirs à la maison. Se pose notamment la question de la prise en charge de ces moments. Il s’agit certes de savoir où se déroulent ces exercices, mais, plus fondamentalement, qui les encadre : si ce ne sont pas leurs prescripteurs ou des personnes qui travaillent en étroite collaboration avec eux, les phénomènes d’externalisation peuvent parfaitement se reproduire dans l’enceinte même de l’école. Et plus l’élève progresse dans le cursus scolaire, plus il devient nécessaire d’accroître les occasions où il travaille de façon autonome, c’est-à-dire aussi hors de la classe.

L’essentiel n’est plus alors de se poser la question quasi métaphysique de savoir s’il faut donner des devoirs ou non, mais de se demander comment équiper les élèves, qu’ils soient ou non dans la classe, pour qu’ils apprennent de leur propre mouvement. Et manifestement ceci ne peut se faire que si, outre la nécessaire passation de consignes claires, les enseignants sont capables d’aider chaque élève à atteindre des objectifs génériques en prenant en compte ce qu’il est capable ou non de faire sans aide. Car être autonome n’est pas, ce que croient souvent les élèves, travailler sans rien demander à personne, mais savoir à qui ou à quoi on peut recourir pour apprendre à faire seul.

Patrick Rayou
Professeur en sciences de l’éducation et chercheur à l’université Paris VIII


À lire également :

Faire ses devoirs. Enjeux cognitifs et sociaux d’une pratique ordinaire recension de l’ouvrage de Patrick Rayou aux Presses Universitaires de Rennes (2009)

Enjeux du travail personnel de l’élève : dans ou hors la classe par Annie Feyfant et Rémi Thibert

Familles populaires - L’accompagnement du travail scolaire à l’épreuve de l’entrée au collège par Séverine Kakpo

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Le dossier a pour ambition d’aller voir en quoi cette question constitue un angle privilégié d’observation du fonctionnement de l’école : relations avec les familles, notion de travail personnel et d’autonomie, nécessité de donner du sens à ce travail scolaire hors de l’école...


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