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S’en sortir malgré tout. Parcours en classes populaires

Sylvia Faure et Daniel Thin, La Dispute, 2019

1er avril 2020

Dans cet ouvrage collectif, le lecteur découvre plusieurs enquêtes sociologiques qui choisissent de ne pas se focaliser sur les discours de précarités ou vulnérabilités des fractions inférieures des classes populaires mais mettent en exergue les ressources mobilisées par celle-ci afin de « s’en sortir, de résister à la dégradation de leurs conditions d’existence, aux différentes formes de disqualification sociale et symboliques qui les touchent ainsi qu’aux injonctions institutionnelles qui accompagnent les situations des dominés » (p.10).

Le premier chapitre étudie vingt parcours de jeunes collégiens en rupture scolaire, es auteurs, Mathias Millet et Daniel Thin analysent finement les ressources mobilisées par ces ex-collégiens en rupture scolaire. Dans les situations difficiles, ils font souvent mention des ressources de la proximité, à savoir les parents, la famille, le voisinage, les connaissances, les amis ; et cela renforcé par des dispositions de « débrouillardise » ou un système d’entraide ou de solidarité. L’action institutionnelle est peu perçue comme une aide réelle à s’insérer ou à trouver un emploi. C’est plutôt l’ancrage dans les relations qui est considéré comme un vrai support d’aide. Les jeunes affirment « qu’ils se sont faits par eux-mêmes ». Les ressources qui ont permis de « s’en sortir » sont ambigües car elles sont parfois éphémères ou instables, et ne suffisent pas de donner des outils aux jeunes pour se faire valoir devant un employeur que les jeunes ne connaissent pas.

Dans le deuxième chapitre, Laurence Faure et Éliane Le Dantec mettent en évidence les complexités de l’aide reçue, dans un environnement où l’aide est mal perçue, soit comme un assistanat ou soit comme un asservissement. Pour qu’ils deviennent, autonomes un jour, les jeunes en rupture sont dans des liens d’interdépendances, qu’ils soient aidés par la parenté ou par l’institution, en complétant l’aide familiale lorsque cette dernière n’existe ou n’est pas suffisante. Ce qui est mis en avant : la force de volonté, elle-même forgée par des multiples épreuves. Et d’ailleurs, les jeunes les plus précaires sont à leur tour une grande aide pour leurs propres familles, frères et sœurs.

Le troisième chapitre rend compte d’une enquête menée à partir d’entretiens d’une vingtaine de familles populaires de plus de quatre enfants La seule variable de la taille de la fratrie, comme élément de dégradation et d’accentuation des inégalités matérielles ne devrait pas être à prendre en compte comme un obstacle direct à la réussite scolaire au sein des familles populaires et cela indépendamment d’autres variables, comme par exemple les diverses solidarités au sein de la fratrie, soit l’aide partagée et donnée par les aînés aux cadets, comme des « interprètes de la culture scolaire ». Les auteurs tentent d’étudier les singularités et l’hétérogénéité des configurations familiales et aussi lorsque ces dernières peuvent être porteuses de ressources pour la réussite des élèves. On montre donc que dans les familles populaires qui vivent une stabilité économique, il y a un ordre moral domestique qui s’appuie sur une régularité des activités et des horaires, des contraintes et des règles de vie plus strictes qui « participent à la construction d’un rapport au temps conforme à celui qui est attendu à l’école » (p.82) et « favoriser la construction de dispositions à l’autocontrainte » (p.86).

Le quatrième chapitre met en évidence les parcours des familles populaires à partir de plusieurs enquêtes, ces familles étant aux prises avec le logement des cités et aux nouvelles politiques de rénovation urbaine, qui tentent vers plus de mixité sociale, dans les régions des Minguettes ou encore de St-Etienne. « Le processus de rénovation tend généralement à affaiblir les liens qui, au fil du temps, sont devenus une ressource, à la fois pour les habitants des cités et pour les logeurs dans leurs pratiques de gestion locative. » (p. 107).

Daniel Thin met en évidence, dans le cadre de certaines politiques mises en œuvre, l’importance des ressources développées au sein des collectifs (« Paroles de femmes ») qui entrent en contact avec les institutions, comme par exemple : la mairie, le centre social, l’école et autres. Dans ces collectifs, souvent composés de femmes des fractions inférieures des classes populaires, on voit émerger une meilleure connaissance des institutions, des agents qui la représentent, des fonctions des uns et des autres. Il se joue une réelle interconnaissance entre les familles, ces dernières se socialisant à mieux exprimer leurs points de vue, et les « agents des administrations, (ce qui agit) à la fois sur le registre de la facilitation des démarches et sur celui de la reconnaissance symbolique qui ne réduit pas l’individu à un usager anonyme » (p.119). Sans faire disparaître les relations de domination, cette interconnaissance agit comme une (re)qualification symbolique, une reconnaissance pour ces populations de personnes, en marge de la société, de l’emploi. Les ressources développées dans le cadre de ces collectifs peuvent devenir pour certaines des ressources individuelles. Mais cette reconnaissance reste néanmoins fragile car elle est entièrement liée aux configurations relationnelles, aux contingences des carrières des fonctionnaires ou des résultats électoraux.

Pour conclure, dans cet ouvrage, les auteurs contribuent encore et toujours à une meilleure connaissance et compréhension des singularités des parcours et expériences, des forces et des faiblesses des familles populaires face aux institutions comme l’école.

Ce livre se tisse en continuité et en dialogue avec quelques autres sociologies des familles populaires dans ma bibliothèque. En voici quelques-unes, bien sûr sans les citer toutes ! : Quartiers populaires. L’école et les familles (Thin, 1998), Ruptures scolaires. L’école à l’épreuve de la question sociale (Millet & Thin, 2005). Mon esprit vagabonde aussi très rapidement sur Tableaux de familles. Heurs et malheurs scolaires en milieux populaires (Lahire, 1995) et pour le dernier livre de Enfances de classe – De l’inégalité parmi les enfants (Lahire, 2019). Et encore avec École et familles (Payet, 2017), École et familles populaires. Sociologie d’un différend (Périer, 2005) et Des parents invisibles. L’école face à la précarité familiale (Périer, 2019). Et évidemment un grand classique : Ce que l’école fait aux familles (Perrenoud, 1987) !

Andreea Capitanescu- Benetti