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Première publication : Cahiers pédagogiques, mars 1955

Qu’est-ce que l’étude du milieu ?

Antoine Weiler

On trouvera dans cet article paru il y a plus de cinquante ans une étonnante prémonition de ce que peuvent être aujourd’hui les travaux personnels encadrés ou des itinéraires de découverte. Dans un style parfois daté mais alerte, un directeur de lycée définit précisément « l’étude du milieu », ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle est : « l’étude d’un complexe naturel ou humain qui fait partie du cadre de la vie de l’enfant ». École, milieux et territoire, nous y sommes !

La sortie d’étude du milieu n’est pas ce que, dans l’enseignement du premier degré, on a appelé la classe promenade. La classe promenade est une excellente chose. Elle apporte un élément de vie et de détente dans la succession des exercices scolaires. Mais, le plus souvent, elle n’est qu’un prétexte, plus ou moins exceptionnel, à des études fragmentaires qui ne se déroulent pas selon un plan très ordonné. […]

La sortie d’étude du milieu n’est pas non plus la visite – visite d’usine, visite de monument, visite de musée – telle qu’elle est faite trop souvent sous la direction de guides étrangers à l’enseignement. Leur dévouement, leur compétence technique ne s’accompagnent pas toujours du don pédagogique. Beaucoup ne savent pas se mettre à la portée des élèves. Il est rare qu’ils ne laissent pas la classe dans l’attitude du spectateur ou de l’auditeur passif.

Enfin, l’étude du milieu n’est pas l’illustration du cours. On a quelquefois tendance à élargir la notion d’étude du milieu au-delà de la limite où les mots ne signifient plus rien. Étudie-t-on les maladies (programme de sciences naturelles de la classe de 3e), qu’une séance dite d’étude du milieu sera consacrée à des observations au microscope ; ou encore on complète les leçons d’histoire par une étude, au musée Carnavalet, « du milieu parisien pendant la Révolution ». En fait, il s’agit d’annexes du cours ou de travaux pratiques, non d’étude du milieu.

Bien sûr, nul ne prétend introduire une codification rigide là où la vie exige une grande souplesse. Il en est de l’étude du milieu comme des autres matières d’enseignement : le professeur de mathématiques n’hésitera pas à remplacer, une fois, une heure de géométrie par une heure d’algèbre s’il estime que les élèves s’en trouveront bien ; mais, ce faisant, il ne confondra pas la géométrie avec l’algèbre, et d’ailleurs cette substitution ne sera qu’exceptionnelle. L’étude du milieu est inscrite en toutes lettres dans la liste des activités scolaires : c’est l’étude du milieu authentique qu’il faut pratiquer.

Qu’est-ce donc que l’étude du milieu ?

C’est l’étude d’un complexe naturel ou humain qui fait partie du cadre de la vie de l’enfant.
En réalité, il y a moins un milieu que des milieux, différenciés, enchevêtrés – et c’est là une première difficulté – les uns stables, les autres occasionnels. La série des Daumier sur les « wagons de troisième classe » offre d’admirables descriptions de milieux épisodiques ; les romans de Balzac et de Zola offrent d’admirables descriptions de milieux durables. On peut – on doit – s’efforcer de définir exactement le milieu que l’on étudie : une rue, un village, un quartier… Ou encore un potager, une haie dans un jardin, une mare dans une forêt… Quoi que l’on fasse, chaque milieu tient à d’autres, chaque milieu, si simple qu’on le prenne, est, par suite, d’une extraordinaire complexité. Heureusement, d’ailleurs. Si le sujet était rigoureusement simple, il n’y aurait plus complexe, donc plus d’étude du milieu.

Gardons-nous d’ailleurs des simplifications abusives grâce auxquelles on donne les faits comme entièrement élucidés. Leur enchevêtrement complexe ne se laisse jamais parfaitement résoudre et on ne peut jamais affirmer qu’ils n’auraient pas pu être autrement qu’ils ne sont. Il est facile de démontrer que Paris devait naître sur les bords de la Seine pour devenir la capitale de la France, mais ce déterminisme sommaire est bien illusoire. Le véritable esprit de l’étude du milieu est plutôt possibiliste. La vigne et le champ de blé comprennent un mélange de phénomènes purement naturels et de phénomènes humains qui dénotent l’importance de la liberté, du choix entre plusieurs solutions, et aussi du hasard. […]

Pas de nostalgie

Les milieux que nous étudions dans nos classes font partie, avons-nous dit, du cadre de la vie de nos élèves. Mais l’étude du milieu, justement, devra leur faire comprendre que ce cadre n’est pas exclusivement local. L’étude du milieu, c’est l’étude des interréactions ; elle doit rendre sensibles toutes les lignes de force qui s’exercent et s’entrecroisent en un point, si écarté soit-il. Ainsi, l’étude d’un village ou d’une ville aboutit à marquer l’étroite solidarité du moindre groupe avec des ensembles plus vastes et l’on passe irrésistiblement du milieu local à la région, à la Nation, à l’univers. On voit donc que l’étude du milieu ne s’apparente en rien à un régionalisme ayant la nostalgie du passé. On voit aussi que, bien que particularisée par les conditions locales, l’étude du milieu, sous le particulier, vise le général.

Il faut donc souhaiter que les études que nous proposons à nos élèves comprennent des échantillons de types variés. Voici quelques exemples : les familles des élèves ; la classe et l’établissement scolaire ; l’habitation ; le métier simple, par exemple celui de boulanger, qui transforme une matière en aliment ; l’artisan, l’atelier, l’ouvrier, l’usine ; les rues, les quartiers, la ville ; la forêt ; la vie rurale et les liens entre la ville et la campagne ; les différentes formes de commerce, le marché, la boutique, les grands magasins ; la circulation et les modes de transport ; l’alimentation d’une ville en eau ; l’organisation des services publics ; l’assistance sociale, la santé publique ; les loisirs, la vie culturelle… Ces exemples ne sont pas donnés a priori ; chacun d’eux nous est suggéré par une ou plusieurs études faites il y a quelques années dans tel ou tel coin de France et en écrivant ces lignes, nous voyons surgir de notre mémoire bien des silhouettes de professeurs… […] Les mérites de l’étude du milieu bien conduite sont évidents. Elle a pour premier bénéfice d’élargir le champ de la connaissance, trop exclusivement bornée à l’étude des manuels, des cours écrits, des livres de bibliothèque, bref des moyens indirects. Mieux encore que l’expérience de cours, l’échantillonnage de collection, ou le film, l’étude du milieu offre l’objet tel quel : sans choix limitatif, sans préparation préalable, sans séparations arbitraires.

L’étude du milieu permet de remédier à l’excès d’analyse dont souffre notre enseignement réparti entre des disciplines et confié à des spécialistes. L’enfant croit qu’il y a comme autant de mondes que de matières inscrites au programme et que de maîtres chargés de les enseigner. La division du travail intellectuel, certes, a sa raison d’être ; mais elle conduirait à un étrange désordre de l’esprit si on ne s’employait aussi à rattacher tous ces systèmes à une même réalité, celle de la vie et du monde. Auguste Comte déplorait la tendance dispersive due au progrès des sciences, avec la prédominance de « l’esprit de détail ». Grâce aux vues d’ensemble et aux comparaisons, l’étude du milieu apporte « l’esprit de synthèse » indispensable.

Enfin, l’étude du milieu permet de se situer dans le temps et dans l’espace. Nous oublions trop que l’enfant en est incapable sans apprentissage. L’enfant subit le monde sans le connaître. Des événements qui appartiennent au passé immédiat, et même, nous semble-t-il, du fait de leur retentissement, qui sont partie intégrante du présent, ne signifient souvent rien pour lui. Il y a quelques années, une enquête a révélé que, pour nombre d’enfants de 13 ans, le mot « libération » ne recouvrait aucun sens précis. Les événements mondiaux entrent dans l’univers quotidien de la jeunesse, mais comme des données inconnues, souvent incompréhensibles. Faire saisir l’extraordinaire accélération du progrès scientifique et technique, donner le sens de la solidarité universelle et du caractère mondial de tous les problèmes, tels doivent être les résultats de l’étude du milieu. Elle procure ainsi une base concrète à l’instruction civique et à l’éducation morale, puisqu’elle conduit à formuler et à débattre les problèmes qui se posent à l’humanité contemporaine. Selon un mot de Decroly, l’éducation doit susciter « non des attitudes momentanées devant des problèmes fictifs, mais des actes devant les vraies situations de la vie ». S’il en est ainsi, l’étude du milieu approche de la véritable éducation.

Éléments de méthode

Transposer en conseils pratiques les observations qui précèdent ne serait peut-être pas indispensable. Faisons-le tout de même à titre de mémento.
[…] L’étude du milieu ne doit s’attacher par préférence ni au rare, ni au curieux, ni à l’extraordinaire. C’est un défaut fréquent : dans telle localité, on va observer le monument ou l’entreprise qu’on juge le plus remarquable et qui soutient la fierté des habitants du lieu ; après quoi on s’arrête, découragé : « Il n’y a plus rien d’intéressant. » Le rôle de l’étude du milieu est au contraire de faire découvrir aux enfants l’intérêt de ce qu’ils jugent a priori banal. Pour cela, certes, des comparaisons sont nécessaires : le voyage fait mieux comprendre son propre pays et d’ailleurs le besoin d’évasion est naturel à l’homme et à l’enfant. Mais qu’il apparaisse près de nous ou qu’on le découvre au loin, l’exceptionnel, en tant que tel, ne mérite pas de retenir l’attention et, dans le singulier, il faut savoir discerner l’universel.

Une autre erreur serait de vouloir spécialiser l’étude du milieu au service de certaines disciplines. Sans doute le naturaliste et le géographe sont-ils souvent plus à l’aise dans la nouvelle institution. Encore faut-il qu’ils ne la transforment pas en annexe de leur cours. Il ne doit pas y avoir de professeur d’étude du milieu ; il faut au contraire que chacun montre aux élèves une manière originale d’être curieux ou sensible devant l’objet vrai ; il faut au contraire que tous, scientifiques, littéraires, linguistes… saisissent cette occasion de mettre ce qu’ils enseignent à sa juste place, en le découpant sur le monde, la nature et la vie.

Enfin, pour achever de caractériser l’étude du milieu, nous donnerons une dernière précision qui n’est pas, il s’en faut, la moins importante. C’est que notre étude consiste non en un résultat, une connaissance, mais dans un travail, une recherche, un cheminement de pensée. Nous avons essayé d’expliquer le mot milieu, mais le mot étude aussi est important. Un cours dogmatique de géographie locale, de sociologie concrète ou de biologie appliquée n’est pas ce qui nous occupe ici. Avant tout peut-être l’étude du milieu est pour nous le moyen d’acquérir une méthode personnelle de pensée, propre à fonder une opinion avec le moins de concessions possibles au formalisme et au verbalisme. C’est la méthode de l’enquête. Elle part d’une prise de contact globale, explore les différents aspects de l’objet ; puis, à cette démarche errante de l’esprit, succède un effort pour sérier les problèmes, poser les questions, faire l’inventaire des facteurs ; sans cesse, l’observation s’unit à la réflexion, car apprendre à observer, c’est apprendre à s’interroger ; mais l’exigence de rigueur se fait plus précise, les diverses explications possibles sont énumérées, on procède à des dénombrements, à des comparaisons ; on s’efforce de réduire peu à peu ce résidu qui sépare le fait et la pensée, en sachant bien d’ailleurs que l’éliminer est impossible ; enfin l’esprit devra savoir choisir, aller à l’essentiel, discerner la dominante, s’élever à la synthèse. Ainsi l’intelligence des élèves s’est exercée de toutes les manières : ils ont appris à observer, à noter, à comprendre, à douter, à juger. Grâce à l’étude du milieu, les élèves peuvent acquérir une méthode de pensée, se préparer à l’appliquer seuls et dans le cadre même de leur vie d’homme, bref conquérir l’autonomie du jugement.

Antoine Weiler
Directeur du lycée Henri IV annexe, Montgeron, en 1955.


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