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Édito du site - Journée du retrait de l’école

Plus fortes que la rumeur, les voix des classes

Christine Vallin

11 février 2014

« Ce qui est en danger aujourd’hui, c’est l’homme, c’est la figure du mâle, c’est la virilité, c’est la figure du père, du protecteur de la famille. » La voix est solide, de cette solidité dont on fait les métaux qui rompent sans plier. Et la voix martèle encore : « Dans homophobie, on a homo qui renvoie à l’homme. Et phobie qui renvoie à la peur et au rejet de celui-là. C’est l’homme que l’on rejette, c’est l’homme que l’on veut châtrer en lui proposant dès l’âge du primaire, en maternelle, de se transformer en fille, en se cisaillant le... vous avez compris.  » A l’écran, dans cet intérieur discret, devant un bateau miniature aux voiles blanches, la voix et le regard d’airain captent le spectateur, les mains enfoncent les clous du propos.

Je crois que je n’avais jamais entendu pareils types de discours, qui partent de petites choses vraies, ici la lutte contre les stéréotypes garçons filles, et qui les amplifient, les étirent et les tordent jusqu’à l’extrême, jusqu’à les faire devenir des monstres et retomber à vos pieds dans un « ...vous avez compris. » Je n’ai pas compris, non. Mais je tente encore de comprendre ce qui dans ce discours peut convaincre, et amener à retirer son enfant de l’école. Alors je la cherche ailleurs, la voix.

Je la trouve répondant à une autre voix. Et les monstres effrayants gonflent encore : « Vos enfants sont en danger. Si vous ne me croyez pas, vous prendrez la responsabilité de voir la chair de votre chair endurer des souffrances psychologiques atroces.  » La voix s’emballe et gronde : « Je ne cèderai pas. », s’offusque et menace « Je suis prête à payer le prix du sang !  ». Et moi je m’écrase soudain : tombée de haut...

Depuis la rédaction en chef des Cahiers pédagogiques, ce que l’on entend le plus souvent c’est la voix des classes, celle des enseignants assez engagés, assez optimistes pour venir nous raconter leurs essais, leurs réussites, leurs doutes aussi. Nous parler de leurs élèves qui apprennent ou qui ont du mal. Nous parler de leurs difficultés ou joies à travailler avec les parents. Ils ne passent pas à la télévision, n’ont pas 200.000 vues sur youtube. Pendant un moment, je me demande avec crainte : est-ce que la petite voix des classes, quotidienne et sans héroïsme, pourrait être couverte par la voix de la haine ?

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Alors je tends l’oreille. Des réunions, conseils d’école ou rencontres ont eu lieu après la journée du retrait de l’école. Ici, les questions, les convictions de quelques parents se sont élevées : « Les garçons ne doivent pas être obligés de jouer à des jeux de filles.  », « Je suis contre le mariage homosexuel. », « Ce n’est pas à l’école de parler de ça.  », « Il est inconcevable de proposer à une fille d’être maçon.  ». Sans doute faut-il entendre tout cela : d’abord parce qu’on a toujours un peu trop de hâte à taxer d’obscurantismes les croyances des autres et d’indulgence pour les siennes propres. Ensuite parce qu’il est aussi inutile d’attaquer au corps à corps les représentations que les voix d’airain.
Ecouter. C’est ce qu’ont fait les professeurs des écoles, avant d’expliquer : « J’ai dit le plus clairement possible ce à quoi nous devions faire attention, par exemple donner la même valeur aux questionnements des filles et des garçons en sciences, en maths. J’ai raconté que les chercheurs avaient repéré que malgré nous, nous donnions déjà aux filles une place différente qui allait avoir une influence sur leur parcours d’étude et dans la vie en général. » Ailleurs j’entends que « les notions de liberté et d’égalité ainsi que les lois régissant la république ont été réaffirmées. Certains exemples tels la place du handicap, des enfants de divorcés ont étayé nos propos sur l’importance du respect de l’autre dans sa différence.  » Et puis « une maman s’est rapprochée de deux enseignants de l’école pour s’excuser de son excessivité et s’est dite rassurée suite à cet échange avec eux.  »

Les petites voix venues des classes me rassurent. Pas comme un acquis présomptueux non, « Je pense qu’il faut rester vigilants et surtout ouverts aux questions des uns et des autres.  », mais comme une assurance que parents et enseignants ont tout à gagner à tendre l’oreille vers les chuchotements des uns et des autres, plutôt que vers les élans médiatisés qui trouvent un écho dans le vide de nos peurs, là où ça résonne sans raisonner.

Christine Vallin

NDLR : Un immense merci à Charb qui, fidèlement, dans la revue ou sur le site, contribue à titiller nos esprits, en toute discrétion.

Voir en ligne : à relire, paru avec le numéro "filles et garçons à l’école"

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Dans la librairie des Cahiers Pédagogiques

N°487 - Filles et garçons à l’école
Coordonné par Isabelle Collet et Geneviève Pezeu
février 2011